{"id":2593,"date":"2024-05-02T11:08:55","date_gmt":"2024-05-02T09:08:55","guid":{"rendered":"http:\/\/rzihows.cluster031.hosting.ovh.net\/?p=2593"},"modified":"2024-05-02T11:08:56","modified_gmt":"2024-05-02T09:08:56","slug":"st-thomas-daquin-frere-precheur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.domtourelles.fr\/index.php\/2024\/05\/02\/st-thomas-daquin-frere-precheur\/","title":{"rendered":"St Thomas d&rsquo;Aquin fr\u00e8re pr\u00eacheur"},"content":{"rendered":"<p><strong>Saint Thomas d\u2019Aquin, fils de saint Dominique<\/strong><\/p>\n<p>Sur une\u00a0miniature du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle faite par Holbein le vieux, on d\u00e9couvre une image riche par son symbolisme. De saint Dominique assis sur un tr\u00f4ne, part une branche d\u2019arbre qui se d\u00e9ploie et se divise pour porter comme en fruits plusieurs bustes de fr\u00e8res pr\u00eacheurs. Entre Pierre le martyr et Vincent Ferrier l\u2019ap\u00f4tre, se trouve Fr\u00e8re Thomas d\u2019Aquin. Quoi de plus juste, car ni dans sa th\u00e9ologie, ni dans sa personne Saint Thomas ne peut \u00eatre con\u00e7u hors de sa filiation dominicaine\u00a0? C\u2019est pourquoi cet expos\u00e9 a pour titre\u00a0: saint Thomas fr\u00e8re pr\u00eacheur.<\/p>\n<p>Notre approche<sup><a href=\"#post-2593-footnote-2\" id=\"post-2593-footnote-ref-2\">[1]<\/a><\/sup> prend en compte la situation tant sociale (premi\u00e8re \u00e9tape de notre pr\u00e9sentation) que culturelle (deuxi\u00e8me \u00e9tape de notre pr\u00e9sentation). En effet, il n\u2019est pas indiff\u00e9rent que Saint Thomas ait v\u00e9cu \u00e0 Paris sous saint Louis roi de France, au moment o\u00f9 une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle, n\u00e9e du mouvement communal, introduisait Aristote dans le monde en effervescence des Universit\u00e9s. Il est aussi int\u00e9ressant de constater que l\u2019ouvrage le plus connu, parce que devenu un livre de base pour la formation en th\u00e9ologie, la <em>Somme de Th\u00e9ologie<\/em>,  a \u00e9t\u00e9 achev\u00e9 en m\u00eame temps que Notre-Dame de Paris et que la parution du  <em>Roman de la rose<\/em>. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Bouvines marquait la d\u00e9faite du Saint-Empire et de sa hi\u00e9rarchie f\u00e9odale, au moment o\u00f9 l\u2019islam enveloppait l\u2019Occident de ses succ\u00e8s militaires et de sa philosophie, tandis que marchands et missionnaires d\u00e9couvraient l\u2019immensit\u00e9 du monde et la diversit\u00e9 des civilisations, Saint Thomas suivait avec attention les cours d\u2019Albert le Grand \u2013 qui, plus que son ma\u00eetre, devint son ami.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce cadre que se d\u00e9veloppe la vie de Thomas d\u2019Aquin, ma\u00eetre et mod\u00e8le pour les fr\u00e8res dominicains. C\u2019\u00e9tait un \u00e2ge d\u2019or de la chr\u00e9tient\u00e9 o\u00f9 le ma\u00eetre temporel de l\u2019Occident \u00e9tait un saint (Louis IX), mais aussi un \u00e2ge de fer, o\u00f9 famines, guerres, incursions mongoles et sarrasines d\u00e9chiraient ce que les historiens appellent la \u00ab\u00a0chr\u00e9tient\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Saint Thomas n\u2019a rien d\u2019un penseur isol\u00e9 dans le monde. Il vit toute son \u00e9poque avec toutes ses richesses, toutes ses luttes et toutes ses limites. C\u2019est alors que par le renouveau monastique des mineurs et des pr\u00eacheurs que l\u2019\u00c9glise fait sentir son influence sur le monde. Chez ces ordres mendiants, on voit la saintet\u00e9 en marche \u00e0 la conqu\u00eate du monde. La vie toute enti\u00e8re de saint Thomas pourrait le montrer. Pour respecter les limites de ce bref expos\u00e9, il suffira de s\u2019attacher \u00e0 deux \u00e9pisodes de la vie de Fr\u00e8re Thomas d\u2019Aquin\u00a0: son d\u00e9part pour Paris en 1245 et sa nomination \u00e0 la ma\u00eetrise en th\u00e9ologie \u00e0 Paris en 1256. C\u2019est \u00e0 ces deux \u00e9v\u00e9nements que nous devons le \u00ab\u00a0docteur ang\u00e9lique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong><em>1. La vie religieuse<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>1.1. Une tradition vivante<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Pour situer mon expos\u00e9, je commence par une remarque sur ce que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui \u00ab\u00a0vie religieuse\u00a0\u00bb. \u00c0 chaque moment de l\u2019\u00e9volution des civilisations, des probl\u00e8mes nouveaux apparaissent\u00a0; leur solution est en grande partie assur\u00e9e par la pr\u00e9sence de personnes faisant un choix de radicalit\u00e9 pour leur mode de vie<sup><a href=\"#post-2593-footnote-3\" id=\"post-2593-footnote-ref-3\">[2]<\/a><\/sup>. Ainsi, \u00e9tabli pour la sanctification de ses adh\u00e9rents, le monachisme oriental est pass\u00e9 en Occident. Face \u00e0 la chute de la civilisation romaine, les moines (saint L\u00e9on le grand) et les moniales (sainte Genevi\u00e8ve) ont su tenir t\u00eate aux chefs barbares et susciter un esprit de r\u00e9sistance. Saint Gr\u00e9goire et saint R\u00e9mi sont \u00e0 l\u2019origine d\u2019un monde chr\u00e9tien dont nous sommes participants. Avec le r\u00e9gime f\u00e9odal qui s\u2019impose sous les Carolingiens, la vie chr\u00e9tienne repose sur l\u2019exemple de communaut\u00e9s saintes o\u00f9 la liturgie \u00e9duque les gens rudes et peu instruits du haut Moyen-\u00e2ge. S\u2019adaptant au cadre f\u00e9odal, le monast\u00e8re devient un centre d\u2019exploitation agricole, o\u00f9 la vie est r\u00e9gl\u00e9e par la pri\u00e8re et les vertus chr\u00e9tiennes. \u00ab\u00a0<em>Opus Dei<\/em>\u00a0\u00bb, certes, mais aussi \u00ab\u00a0v<em>ere monachi sunt si labore manuarum suarum vivunt<\/em>\u00a0\u00bb. Dans l\u2019abbaye, \u00e0 l\u2019\u00e9cole de saint Benoit, l\u2019abb\u00e9 est le p\u00e8re de ses moines. Il est semblable au seigneur qui, de son ch\u00e2teau, veille sur ses terres. En rattachant directement les monast\u00e8res \u00e0 Rome, la r\u00e9forme de Cluny a rompu le danger encouru par un monast\u00e8re isol\u00e9 qui restait soumis au pouvoir temporel. Ensuite,  Saint Bernard r\u00e9forma la soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne par la vertu de l\u2019exemple et par la valeur des \u00e9v\u00eaques issus de ses abbayes.<\/p>\n<p>Le XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle a apport\u00e9 avec lui des probl\u00e8mes nouveaux. \u00c0 ces probl\u00e8mes, l\u2019\u00c9glise a r\u00e9pondu par une solution neuve o\u00f9 saint Fran\u00e7ois et saint Dominique occupent une place d\u00e9cisive<sup><a href=\"#post-2593-footnote-4\" id=\"post-2593-footnote-ref-4\">[3]<\/a><\/sup>. Les Pr\u00eacheurs et les Mineurs donn\u00e8rent alors \u00e0 l\u2019\u00c9glise le meilleur de leur saintet\u00e9\u00a0; comme la Compagnie de J\u00e9sus au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ils seront l\u2019instrument de la vraie r\u00e9forme de l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, quels \u00e9taient les besoins de la chr\u00e9tient\u00e9\u00a0? Qu\u2019est-ce que saint Fran\u00e7ois et saint Dominique apportaient de nouveau\u00a0? Pour le voir,  il est \u00e9clairant de r\u00e9pondre \u00e0 la question\u00a0: Pourquoi Thomas, le troisi\u00e8me fils d\u2019un seigneur f\u00e9odal a-t-il quitt\u00e9, contre la volont\u00e9 des siens, l\u2019ordre b\u00e9n\u00e9dictin o\u00f9 il \u00e9tait depuis sa toute petite enfance\u00a0?<\/p>\n<p><strong>1. 2. Une rupture fondatrice<\/strong><\/p>\n<p>N\u00e9 en 1225, petit gar\u00e7on de sept ans, Thomas est offert comme oblat \u00e0 l\u2019abbaye voisine par une d\u00e9marche o\u00f9 \u00ab\u00a0le caract\u00e8re int\u00e9ress\u00e9 ne contredisait pas la ferveur<sup><a href=\"#post-2593-footnote-5\" id=\"post-2593-footnote-ref-5\">[4]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb. En 1239, il est envoy\u00e9 \u00e0 Naples faire ses \u00e9tudes \u00e0 la Facult\u00e9 des arts. L\u2019\u00e9tude y \u00e9tait de grande qualit\u00e9. En effet, en ce temps-l\u00e0, Naples est un port important en M\u00e9diterran\u00e9e. C\u2019est une capitale ouverte sur tout le monde m\u00e9diterran\u00e9en. Il y a non seulement la tradition latine, mais une pr\u00e9sence grecque et encore l\u2019\u00e9cho du monde juif et l\u2019apport des \u00e9rudits musulmans. Au contact de ces mondes, on ne peut se contenter de d\u00e9votion. C\u2019est sur cet  horizon qu\u2019en 1244, il entre chez les Dominicains. Sa famille l\u2019enl\u00e8ve et le retient prisonnier jusqu\u2019en 1245 o\u00f9 il part pour Paris comme \u00e9tudiant. Que signifie ce choix qui est une rupture\u00a0?<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re question qui se pose est de savoir qui est ce jeune homme qui r\u00e9siste \u00e0 sa famille\u00a0? Saint Thomas est d\u2019une famille de chevaliers. Par son p\u00e8re, il est apparent\u00e9 \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric Barberousse et par sa m\u00e8re Th\u00e9odora de Th\u00e9ate aux chefs normands install\u00e9s en Italie depuis Robert Guiscar. Cette famille \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9e aux traditions f\u00e9odales. Les fr\u00e8res a\u00een\u00e9s du saint, Landolphe et Raynald, combattent au service de Fr\u00e9d\u00e9ric II. Hommes rudes, ils ne craindront pas d\u2019enfermer leur fr\u00e8re \u00e0 la demande de leur m\u00e8re.<\/p>\n<p>Ceci se passait au moment o\u00f9 Honorius III prolongeait dans l\u2019\u00c9glise et dans le monde le prestige d\u2019Innocent III et o\u00f9 Fr\u00e9deric II gouvernait, de la Germanie \u00e0 la Sicile, le Saint Empire Romain Germanique un instant r\u00e9concili\u00e9 avec le Sacerdoce \u00e0 la paix de San Germano (1230). Louis IX encore enfant allait inaugurer son long r\u00e8gne, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la dramatique croisade des Albigeois tournait au b\u00e9n\u00e9fice de la royaut\u00e9 cap\u00e9tienne. Les musulmans, toujours install\u00e9s \u00e0 Grenade, malgr\u00e9 la victoire des Crois\u00e9s \u00e0 Las Navas (1212) poursuivaient l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge du monde chr\u00e9tien. Plus loin, la pression tartare r\u00e9v\u00e9lait la puissance et la vitalit\u00e9 du monde asiatique. La chr\u00e9tient\u00e9 qui avait cru recouvrir toute la terre et r\u00e9aliser la Cit\u00e9 de Dieu\u00a0 \u00ab\u00a0prenait conscience de ses limites\u00a0\u00bb, \u00e9crit le P\u00e8re Chenu<sup><a href=\"#post-2593-footnote-6\" id=\"post-2593-footnote-ref-6\">[5]<\/a><\/sup>. C\u2019est peut-\u00eatre cette prise de conscience que vivait Thomas d\u2019Aquin lorsqu\u2019au ch\u00e2teau de Rocasecca\u00a0pendant un an, de mai 1244  au mois de juin 1245, il r\u00e9sistait \u00e0 la pression tour \u00e0 tour affectueuse et violente des siens. Citons pour ne pas enlever \u00e0 fr\u00e8re Thomas l\u2019aspect folklorique de sa l\u00e9gende dor\u00e9e, l\u2019\u00e9chec d\u2019une s\u00e9ductrice qui ne dut qu\u2019\u00e0 la fuite d\u2019\u00e9chapper au tison brandi contre elle. Il avait alors 20 ans\u00a0!<\/p>\n<p>Ce dernier incident ne doit pas nous faire oublier que ce n\u2019est pas contre sa vocation religieuse que ses parents s\u2019insurgent, mais contre sa vocation dominicaine \u2013au tout d\u00e9but de leur Ordre les fr\u00e8res pr\u00eacheurs \u00e9taient r\u00e9ellement pauvres et d\u00e9munis, log\u00e9s souvent de mani\u00e8re pr\u00e9caire dans les faubourgs des villes. La longueur de cette d\u00e9tention, qui ne prit fin que par une \u00e9vasion, donna \u00e0 Thomas le temps de r\u00e9fl\u00e9chir sur sa d\u00e9cision. Bien qu\u2019il lui soit interdit de fr\u00e9quenter d\u2019autres dominicains, ses fr\u00e8res en religion lui ont pass\u00e9 des livres et sa d\u00e9cision se m\u00fbrit.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ce rappel des faits, il est bon de voir pourquoi sa famille s\u2019opposait \u00e0 cette vocation.<\/p>\n<p><strong>1.3. Tableau de la chr\u00e9tient\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque<\/strong><\/p>\n<p>Au XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle se dressent l\u2019un contre l\u2019autre deux mondes diff\u00e9rents. Nous pouvons appeler l\u2019un d\u2019eux le monde communal et l\u2019autre le monde f\u00e9odal. Seigneurs dans leurs ch\u00e2teaux et habitants des villes (au sens premier du terme\u00a0: les bourgeois) se heurtent, car leurs int\u00e9r\u00eats sont diff\u00e9rents. Quand bien m\u00eame ils ne s\u2019opposent pas, il y a entre l\u2019un et l\u2019autre une incompr\u00e9hension totale\u00a0: celle qu\u2019il y a entre Thomas d\u2019Aquin et sa famille<sup><a href=\"#post-2593-footnote-7\" id=\"post-2593-footnote-ref-7\">[6]<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Depuis trois si\u00e8cles, en effet, l\u2019\u00c9glise avait pris \u00e0 son compte l\u2019effort grandissant d\u2019organisation qui, des ruines de l\u2019Empire romain mort sous les barbares, avait abouti \u00e0 la f\u00e9odalit\u00e9. \u00ab\u00a0Tout \u00e9tait impr\u00e9gn\u00e9  de christianisme, dans une \u00e9conomie o\u00f9 le monast\u00e8re \u00e9tait la r\u00e9plique religieuse du ch\u00e2teau seigneurial. R\u00e9cemment, C\u00eeteaux, tout en renon\u00e7ant aux b\u00e9n\u00e9fices f\u00e9odaux, avait renou\u00e9 cette alliance avec la terre. Le serment scellait les liens de cette soci\u00e9t\u00e9 et exaltait avec la fid\u00e9lit\u00e9 les vertus de la justice et de la charit\u00e9. La brutalit\u00e9 de la chevalerie \u00e9tait mise au service des veuves et des orphelins\u00a0\u00bb, puis au service de la chr\u00e9tient\u00e9 en Terre Sainte.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9glise, entr\u00e9e dans le r\u00e9gime de la fiscalit\u00e9, avait constitu\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la dime tout un service social de charit\u00e9 et de secours \u00e0 la dimension de l\u2019Europe chr\u00e9tienne, \u00ab\u00a0l\u2019hospitalit\u00e9 organisant en r\u00e9gime coutumier le conseil \u00e9vang\u00e9lique, \u00e9tendait \u00e0 la vie quotidienne des \u00e9changes, des voyages, des accidents des p\u00e8lerinages les bienfaits de ce droit social. Les \u00e9coles n\u00e9es \u00e0 l\u2019abri des monast\u00e8res et des \u00e9glises, aliment\u00e9es intellectuellement et financi\u00e8rement par les clercs vivait spontan\u00e9ment sous la juridiction eccl\u00e9siastique qui en fixait les programmes et l\u2019\u00e9conomie<sup><a href=\"#post-2593-footnote-8\" id=\"post-2593-footnote-ref-8\">[7]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb. Tout cela se r\u00e9sume en un mot\u00a0: la chr\u00e9tient\u00e9.<\/p>\n<p>Mais le d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle nous place en pr\u00e9sence d\u2019une situation toute nouvelle. La vie \u00e9conomique qui avait son centre dans les grandes exploitations rurales voit son centre se d\u00e9placer vers les grandes agglom\u00e9rations (les villes) qui croissent avec rapidit\u00e9. La commune prend une place pr\u00e9pond\u00e9rante dans le domaine \u00e9conomique et politique. \u00ab\u00a0Le bourgeois revendique des droits pour sa personne et ses biens et constitue le centre nouveau et actif de la vie sociale. Pendant que le commerce d\u00e9pouille de gr\u00e9 ou de force le seigneur f\u00e9odal d\u2019une partie de ses droits, les grandes nationalit\u00e9s europ\u00e9ennes se constituent ainsi que les premi\u00e8res centralisations politiques. La classe remuante et laborieuse des villes rejette \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan la vie passive du serf et c\u2019est dans ce monde nouveau que se font sentir les besoins religieux. [\u2026] On peut dire d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale que, en pr\u00e9sence de l\u2019\u00e9volution des institutions civiles, qui ouvrent une \u00e8re nouvelle, les institutions eccl\u00e9siastiques sont notablement en retard, maintenues qu\u2019elles sont dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 l\u2019\u00e2ge f\u00e9odal les avait plac\u00e9es.<sup><a href=\"#post-2593-footnote-9\" id=\"post-2593-footnote-ref-9\">[8]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La ville principale est alors Paris o\u00f9 saint Thomas d\u00e9ploiera le meilleur de son activit\u00e9. L\u2019Italie est dans ce mouvement dont un acte embl\u00e9matique est qu\u2019en 1252 Florence \u00e9met le florin symbole du monde qui se cr\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>1.4. Action de l\u2019\u00c9glise<\/strong><\/p>\n<p>La fondation des Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs est tr\u00e8s intimement li\u00e9e aux besoins g\u00e9n\u00e9raux du d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019\u00c9glise romaine, faisant franchir un nouveau stade \u00e0 la vie monastique, se d\u00e9cide \u00e0 l\u2019utiliser pour la solution des probl\u00e8mes urgents qui se posent \u00e0 elle. \u00ab\u00a0Ni les moines vou\u00e9s ant\u00e9rieurement \u00e0 leur sanctification personnelle par le travail de la terre et l\u2019office choral dans les monast\u00e8res o\u00f9 ils faisaient v\u0153u de stabilit\u00e9, ni les chanoines r\u00e9guliers dont l\u2019\u00e9conomie \u00e9tait si voisine du r\u00e9gime monastique, ne pouvaient \u00eatre utilis\u00e9s pour un minist\u00e8re qui r\u00e9clamait, avant tout, une milice eccl\u00e9siastique lettr\u00e9e et m\u00eal\u00e9e \u00e0 la vie sociale du temps. Les pr\u00eacheurs, avec une vocation et une organisation nouvelles, r\u00e9pondirent au besoin d\u2019un \u00e2ge nouveau<sup><a href=\"#post-2593-footnote-10\" id=\"post-2593-footnote-ref-10\">[9]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb. Il nous faut voir les incidences religieuses de la situation. L\u2019\u00c9glise n\u2019avait que peu \u00e0 craindre du pouvoir temporel, nous sommes au temps de saint Louis. Les dangers qui menacent l\u2019\u00c9glise viennent du peuple chr\u00e9tien engag\u00e9 dans la vie communale.<\/p>\n<p>Ce peuple se presse dans les vielles villes dont l\u2019agrandissement rapide date de cette \u00e9poque o\u00f9 apparaissent des villes au nom significatif\u00a0: \u00ab\u00a0ville neuve\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0ville franche\u00a0\u00bb. Est-ce que cette nouveaut\u00e9 et cette libert\u00e9 s\u2019accommoderont facilement de la tutelle de l\u2019\u00e9glise\u00a0? La difficult\u00e9 \u00e9tait double, d\u2019une part politique, d\u2019autre part, id\u00e9ologique. En effet, accoutum\u00e9 \u00e0 commander sur le plan spirituel un clerc \u00e9tait mal pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 comprendre cette revendication de libert\u00e9 rebelle et anarchique. D\u2019autre part, l\u2019engagement de l\u2019\u00c9glise dans la f\u00e9odalit\u00e9 lui faisait consid\u00e9rer avec m\u00e9fiance ces bourgeois qui visaient \u00e0 la d\u00e9pouiller de ses biens.<\/p>\n<p>S\u2019il y a quelques \u00e9v\u00eaques favorables \u00e0 la valorisation des communes, l\u2019antagonisme entre les villes et l\u2019\u00c9glise ne cessera pas de se manifester, tout au long du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Le haut clerg\u00e9 reprochait aux communes leurs usurpations en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4ts, leurs empi\u00e8tements sur les biens eccl\u00e9siastiques, leur pr\u00e9tention \u00e0 commander les clercs. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, les bourgeois conscients de leur force, supportaient de plus en plus mal ce qui restait de tutelle \u00e9piscopale ou abbatiale. Ils se sentaient de plus soutenus par les rois cap\u00e9tiens qui, \u00e0 partir de Philippe Auguste mettent les bourgeois \u00e0 la t\u00eate de la commune de Paris. Dans les incidents sanglants qui se d\u00e9roulent alors se dessine un vaste mouvement anticl\u00e9rical. Mais il serait faux de conclure que ce mouvement ait \u00e9t\u00e9 antichr\u00e9tien. Les bourgeois de Cologne qui en 1263 attaquent les biens \u00e9piscopaux et la personne m\u00eame de l\u2019\u00e9v\u00eaque, mettent sur le sceau de la ville \u00ab\u00a0<em>Sancta Colonia Dei Gratia Romanae Ecclesiae fidelis filia<\/em>\u00a0\u00bb. Il ne faut pas oublier que c\u2019est de ce peuple que sont sorties les cath\u00e9drales. Mais dans ces villes se d\u00e9veloppe un autre danger\u00a0: le mat\u00e9rialisme naissant.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ces villes que les ordres mendiants apporteront le message du Christ. Le d\u00e9fi est l\u00e0\u00a0: qui portera le message \u00e9vang\u00e9lique \u00e0 ces villes nouvelles, \u00e0 ces rassemblements d\u2019hommes et de femmes \u00e9trangers \u00e0 l\u2019\u00c9glise le message \u00e9vang\u00e9lique\u00a0? Quels hommes sauront rendre pr\u00e9sent Dieu dans cette vie nouvelle\u00a0o\u00f9 se d\u00e9veloppent des th\u00e8ses nouvelles et dangereuses pour la foi chr\u00e9tienne\u00a0?<\/p>\n<p>Comme c\u2019est \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 que saint Thomas a d\u00e9ploy\u00e9 le meilleur de son activit\u00e9, il est n\u00e9cessaire de voir dans le monde scolaire l\u2019\u00e9cho des tendances qui divisent la chr\u00e9tient\u00e9. L\u2019universit\u00e9 du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, n\u00e9e dans les \u00e9coles urbaines, laisse \u00e0 leur routine intellectuelle les \u00e9coles monastiques, demeur\u00e9es solidaires du conservatisme f\u00e9odal. Dans le passage du fief \u00e0 la commune, les esprits avaient conquis l\u2019autonomie de leur d\u00e9marche, le sens des responsabilit\u00e9s personnelles, le go\u00fbt de l\u2019initiative et cette agilit\u00e9 de l\u2019esprit face aux probl\u00e8mes d\u2019un monde neuf. \u00ab\u00a0Les \u00e9coles urbaines remplies de ces g\u00e9n\u00e9rations montantes portent dans la vie et dans l\u2019organisation de l\u2019enseignement les m\u00eames aspirations qu\u2019incarnaient dans la vie sociale et dans les organisations de la cit\u00e9 les corporations et les magistratures municipales. A eux seuls, et de dehors, la libre association et le r\u00e9gime s\u00e9lectif suffisent \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler combien, dans ces coll\u00e8ges universitaires, nous sommes loin des antiques \u00e9coles monastiques, encloses dans leur domaine, li\u00e9es \u00e0 un peuple immobile, gouvern\u00e9es par le paternalisme abbatial, en un mot, solidaires de la f\u00e9odalit\u00e9 ou le monachisme avait trouv\u00e9 sa base terrestre. Or, Thomas d\u2019Aquin, plac\u00e9 par sa naissance dans une famille f\u00e9odale part en 1245 sur les routes de Paris.<sup><a href=\"#post-2593-footnote-11\" id=\"post-2593-footnote-ref-11\">[10]<\/a><\/sup>\u00bb<\/p>\n<p>Dans cette Universit\u00e9 la foule des \u00e9tudiants a vite d\u00e9bord\u00e9 le cloitre et se constitue un quartier o\u00f9 elle poss\u00e8de ses \u00ab\u00a0<em>jura et libertas<\/em>\u00a0\u00bb. Il ne faut pas oublier qu\u2019alors l\u2019Universit\u00e9 est une institution de chr\u00e9tient\u00e9, o\u00f9 l\u2019\u00c9glise fixe les programmes et condamne Aristote. Les ordres religieux, par leur centralisation et leur mobilit\u00e9, r\u00e9pondent aux besoins de cette corporation o\u00f9 l\u2019\u00e9glise prend les initiatives. L\u2019Anglais Alexandre de Hal\u00e8s, l\u2019Allemand Albert le grand, les Italiens Thomas d\u2019Aquin et Bonaventure feront de Paris la capitale de la chr\u00e9tient\u00e9 pensante. Dans ce renouveau o\u00f9 le p\u00e9ril le plus grave est l\u2019entr\u00e9e d\u2019Aristote, l\u2019\u0153uvre de saint Thomas prend toute son universalit\u00e9. En effet,\u00a0rejeter un apport aussi pr\u00e9cieux que la sagesse antique retrouv\u00e9e, avoir ou para\u00eetre avoir la raison humaine contre soi, c\u2019est grave. Mais aussi c\u00e9der aux forces arriv\u00e9es du paganisme et ouvrir la voie aux erreurs les plus pernicieuses, n\u2019\u00e9tait-ce pas mortel\u00a0?<\/p>\n<p><strong>1.5. \u00c9tat du clerg\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Avant de voir comment les Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs ont r\u00e9pondu aux besoins de cette \u00e9poque, il faut voir les forces dont dispose l\u2019\u00c9glise pour la mission qui s\u2019impose. De mani\u00e8re r\u00e9solue, la papaut\u00e9 ne cessera pas de demander au clerg\u00e9 et aux moines d\u2019aller \u00e0 ce peuple \u2013 saint Bernard donne l\u2019exemple. Il y a du nouveau lorsque Innocent III, bien que d\u2019origine f\u00e9odale, a tr\u00e8s bien compris que cela ne portait pas de fruit et il se demandait avec anxi\u00e9t\u00e9 comment r\u00e9pondre aux besoins de la chr\u00e9tient\u00e9 de son temps.<\/p>\n<p>Les synodes tenus un peu partout en Europe manifestent un triple souci de r\u00e9forme du clerg\u00e9\u00a0: les ressources, les m\u0153urs et la comp\u00e9tence pastorale. Citons un texte de l\u2019Assembl\u00e9e d\u2019Oxford en 1222\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019avenir les clercs ne devront plus prendre sur les revenus eccl\u00e9siastiques afin d\u2019acheter ou de b\u00e2tir des maisons pour leurs enfants ou concubines\u00a0\u00bb. Un canon du synode de Rouen de 1239 stipule\u00a0: \u00ab\u00a0Les moines, sans excepter les abb\u00e9s, ne porteront pas d\u2019habit de luxe, et les religieuses n\u2019auront pas de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Les \u00e9v\u00eaques veilleront \u00e0 ce que ces points soient observ\u00e9s\u00a0\u00bb. Le troisi\u00e8me souci est le minist\u00e8re pastoral. Le synode de Reims rappelle\u00a0: \u00ab\u00a0Nul ne doit \u00eatre plac\u00e9 \u00e0 la t\u00eate d\u2019une  \u00c9glise, s\u2019il ne comprend ou ne parler la langue du peuple de cette \u00c9glise\u00a0\u00bb. Un tel tableau ne doit pas nous faire oublier qu\u2019au m\u00eame moment s\u2019\u00e9levaient les plus belles cath\u00e9drales. Au XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, de tels pr\u00eatres \u00e9taient peut-\u00eatre nombreux, mais il ne faut pas oublier le grand nombre de pr\u00eatres qui \u00e9taient sinon des saints\u00a0du moins des gens honn\u00eates (dans un statut social et familial qui n\u2019est pas le n\u00f4tre aujourd\u2019hui). Face \u00e0 ces abus, naissent les Vaudois et les Albigeois. Gr\u00e2ce \u00e0 leur vie d\u2019une extr\u00eame rigueur, leur clerg\u00e9 (les \u00ab\u00a0parfaits\u00a0\u00bb) s\u00e9duit le peuple avide de perfection. L\u2019h\u00e9r\u00e9sie vaudoise, n\u00e9e d\u2019une pouss\u00e9e du pi\u00e9tisme la\u00efque, se s\u00e9pare du clerg\u00e9 catholique et fonde une \u00c9glise schismatique. Vaudois et Albigeois sont d\u2019accord pour critiquer impitoyablement le clerg\u00e9, ses m\u0153urs, ses richesses et son ignorance. La papaut\u00e9 a pleine conscience de sa mission et de ses devoirs. Elle s\u2019efforce dans la mesure de ses moyens d\u2019action d\u2019am\u00e9liorer l\u2019\u00e9tat de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Elle comprend qu\u2019il est n\u00e9cessaire de \u00ab\u00a0donner au monde le spectacle d\u2019un clerg\u00e9 vertueux, z\u00e9l\u00e9, d\u00e9tach\u00e9 des biens de la terre et conforme \u00e0 l\u2019id\u00e9al \u00e9vang\u00e9lique. Il faut instruire par la parole  le peuple illettr\u00e9 et sp\u00e9cialement les populations urbaines. Il faut enfin donner aux clercs des \u00e9coles des sciences sacr\u00e9es\u00a0; et nulle part ailleurs qu\u2019\u00e0 Paris et \u00e0 Bologne on ne trouve cela\u00a0\u00bb. M\u00eame \u00e0 Paris, il est n\u00e9cessaire d\u2019assainir les m\u0153urs des \u00e9tudiants et de prendre en main la th\u00e9ologie menac\u00e9e par l\u2019introduction d\u2019Aristote. Il ne suffit pas d\u2019interdire ce dernier, il faut s\u2019en servir. Les Fr\u00e8res pr\u00eacheurs avec Albert le Grand et Thomas d\u2019Aquin rendront ce service \u00e0 l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<p><strong>1.6. Conception de la vie religieuse<\/strong><\/p>\n<p>Le pape Innocent III fait appel aux forces saines de l\u2019\u00c9glise\u00a0: les moines. Le 29 janvier il \u00e9crit \u00e0 l\u2019Abb\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral des cisterciens Arnaud Amaury pour lui demande de trouver dans son ordre des religieux pour les pr\u00e9dications. Le 31 mai, un autre lettre, apr\u00e8s avoir pr\u00e9sent\u00e9 un tableau d\u00e9sol\u00e9 des ravages de l\u2019h\u00e9r\u00e9sie et de l\u2019inertie des pr\u00e9lats, dit\u00a0: \u00ab\u00a0Nous nous r\u00e9jouissons [\u2026] apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que dans votre ordre on rencontre un grand nombre de gens remplis par Dieu d\u2019un z\u00e8le \u00e9clair\u00e9, puissants en \u0153uvre et en paroles, pr\u00eats \u00e0 rendre raison \u00e0 quiconque le demande de la foi et de l\u2019esp\u00e9rance que nous portons en nous, dot\u00e9s d\u2019une charit\u00e9 qui leur permettrait d\u2019exposer leur vie pour leurs fr\u00e8res si les besoins de l\u2019\u00c9glise l\u2019exigeaient, d\u2019autant plus aptes \u00e0 confondre les fabricants de dogmes pervers qu\u2019un adversaire serait moins susceptible de d\u00e9couvrir en eux quoi que ce fut qui put pr\u00eater \u00e0 la critique [\u2026] parce que, en eux une vie sainte rejoint une sainte pens\u00e9e et vivifie la doctrine \u00e0 tel point que leur parole, vive et efficace, est plus p\u00e9n\u00e9trante qu\u2019un glaive \u00e0 deux tranchants et que l\u2019on peut lire dans leurs m\u0153urs ce qu\u2019un discours explique.<sup><a href=\"#post-2593-footnote-12\" id=\"post-2593-footnote-ref-12\">[11]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette bulle annonce une nouvelle orientation possible de l\u2019activit\u00e9 monastique. Pour Innocent III, le moine ne doit pas fatalement garder pour lui et ses fr\u00e8res en religion les dons qu\u2019il a pu acqu\u00e9rir par la pri\u00e8re et la m\u00e9ditation. Il doit les r\u00e9pandre au dehors lorsque les circonstances l\u2019exigent par une pr\u00e9dication qui sera d\u2019autant plus efficace qu\u2019elle sera faite par un saint. Le pape, disciple de saint Bernard \u00e0 bien des \u00e9gards, s\u2019est sou venu de son ma\u00eetre pr\u00e9dicateur infatigable. L\u2019Ordre cistercien en entier jusque-l\u00e0 confin\u00e9 dans la pri\u00e8re, la m\u00e9ditation et le travail des champs, est invit\u00e9 \u00e0 se transformer en un Ordre pr\u00e9dicant.<\/p>\n<p>En 1213, le chapitre g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Ordre cistercien essaie une fois de plus de concilier les ordres du pape et les traditions. Mais le monde a chang\u00e9 et C\u00eeteaux n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 capable de se mettre au travail. Le synode r\u00e9formateur de Paris en 1212 nous donne une r\u00e9forme compl\u00e8te et efficace de la r\u00e9gion parisienne. Anim\u00e9 par Robert de Courson, qui sera un membre tr\u00e8s influent au IV<sup>e<\/sup> concile de Latran, envisage tour \u00e0 tour les pr\u00eatres, les moines, les religieuses et les \u00e9v\u00eaques. Citons le canon 24 qui, \u00e0 propos des moines voyageurs, d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0Ces personnes devront \u00eatre oblig\u00e9es \u00e0 rester dans leur couvent et seront plus limit\u00e9s qu\u2019auparavant\u00a0\u00bb. Pour Robert de Courson, les moines ont pour fonction de pratiquer les vertus chr\u00e9tiennes en restant fix\u00e9s dans leur couvent et leurs institutions\u00a0; cela leur permet d\u2019exercer la charit\u00e9 dans les h\u00f4pitaux et aupr\u00e8s des pauvres. Ce n\u2019est pas la pens\u00e9e de Rome qui, au m\u00eame moment, demandait \u00e0  C\u00eeteaux de sortir de son isolement. Il faut donc cr\u00e9er quelque chose\u00a0! Les fr\u00e8res pr\u00eacheurs et les fr\u00e8res mineurs vont r\u00e9pondre aux besoins de la chr\u00e9tient\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La situation ne peut \u00eatre sauv\u00e9e que par la constitution d\u2019un clerg\u00e9 apostolique z\u00e9l\u00e9, vertueux et pauvre. La pr\u00e9dication qui n\u2019existe pas encore doit \u00eatre fortement organis\u00e9e pour instruire le peuple chr\u00e9tien, le ramener \u00e0 la foi ou l\u2019y maintenir, pour entreprendre enfin, la lutte contre l\u2019h\u00e9r\u00e9sie. Des \u00e9coles de th\u00e9ologie, que l\u2019on ne rencontre nulle part ou presque, doivent \u00eatre cr\u00e9\u00e9s et multipli\u00e9es pour l\u2019instruction des clercs. Un clerg\u00e9 savant doit \u00eatre institu\u00e9 pour faire face \u00e0 l\u2019invasion de la philosophie rationaliste d\u2019Aristote, d\u2019Avicenne et d\u2019Averro\u00e8s qui menace la pens\u00e9e chr\u00e9tienne et aussi pour promouvoir le progr\u00e8s des sciences sacr\u00e9es, sp\u00e9cialement la th\u00e9ologie. Enfin, l\u2019\u00e9chec des arm\u00e9es chr\u00e9tiennes en Orient demande le recours \u00e0 des croisades moins mat\u00e9rielles dans lesquelles le glaive de la parole \u00e9vang\u00e9lique sera substitu\u00e9 \u00e0 celui des crois\u00e9s et des Ordres militaires<sup><a href=\"#post-2593-footnote-13\" id=\"post-2593-footnote-ref-13\">[12]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>1.7. La d\u00e9marche de Thomas d\u2019Aquin<\/strong><\/p>\n<p>Plac\u00e9 par sa  naissance dans un milieu f\u00e9odal, le jeune Thomas d\u2019Aquin refuse ce monde pour se lancer sur les routes d\u2019Europe\u00a0: il part \u00e0 Paris. Contre la volont\u00e9 des siens, il choisit la vie neuve des fr\u00e8res pr\u00eacheurs. Certes, il abandonne des valeurs incontestables, mais il sait que le\u00a0monde nouveau a besoin d\u2019autre chose et qu\u2019il est important de vivre la \u00ab\u00a0vie religieuse\u00a0\u00bb autrement que dans cadre monastique. Quand Thomas d\u2019Aquin prend la route de Paris en 1245, il a d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9 ses trois v\u0153ux d\u2019ob\u00e9issance, de chastet\u00e9 et de pauvret\u00e9. Quel est le sens du v\u0153u de pauvret\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Le refus du Mont Cassin est-il chez Thomas d\u2019Aquin l\u2019exacte r\u00e9plique du geste de Fran\u00e7ois d\u2019Assise\u00a0? Oui, en ce sens que \u00ab\u00a0moine mendiant\u00a0\u00bb, fr\u00e8re Thomas, non seulement abandonne la propri\u00e9t\u00e9 de\u00a0ses biens personnels et familiaux comme le faisaient les moines, mais encore entre dans un ordre pauvre. Les canons conciliaires cit\u00e9s plus haut rappelaient la n\u00e9cessit\u00e9 pour un moine d\u2019abandonner toute propri\u00e9t\u00e9 personnelle. Ici c\u2019est l\u2019Ordre lui-m\u00eame qui est pauvre. Le monast\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin \u00e9tait l\u2019exacte r\u00e9plique du ch\u00e2teau f\u00e9odal. Les terres suffisaient \u00e0 faire vivre les moines. Par contre, la communaut\u00e9 des pr\u00eacheurs est pauvrement install\u00e9e dans un faubourg de la ville. Le couvent saint Jacques c\u00f4toie un peuple de marchands et d\u2019\u00e9tudiants. \u00c0 la diff\u00e9rence de saint Fran\u00e7ois, saint Dominique n\u2019a pas fix\u00e9 ses moines dans la pauvret\u00e9 \u00e0 cause d\u2019un amour quelque peu fou de \u00ab\u00a0Dame pauvret\u00e9\u00a0\u00bb, mais, en \u00e9vang\u00e9lisant les Albigeois, il avait compris que le message \u00e9vang\u00e9lique ne peut \u00eatre port\u00e9 que par une communaut\u00e9 pauvre<sup><a href=\"#post-2593-footnote-14\" id=\"post-2593-footnote-ref-14\">[13]<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Les ordres mendiants, par leur organisation m\u00eame, ne sont plus li\u00e9s \u00e0 une terre\u00a0; ils sont citoyens de chr\u00e9tient\u00e9. Serviteur du Saint Si\u00e8ge, Thomas d\u2019Aquin partira quand ce sera n\u00e9cessaire pour Cologne, puis de nouveau il reviendra en Italie au service du pape.<\/p>\n<p>Dans le refus du monde familial, il ne faudrait pas faire de saint Thomas un homme plein de m\u00e9pris pour tout ce qui est ancien. Sa vie est encadr\u00e9e par le monast\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin. En 1274, appel\u00e9 par Gr\u00e9goire X au Concile \u0153cum\u00e9nique de Lyon, Thomas d\u2019Aquin part, mais se trouvant mal, il veut aller \u00e0 la rencontre de la mort dans un lieu convenable \u00e0 sa vocation\u00a0; il se fait porter chez les cisterciens \u00e0 l\u2019abbaye de Fuossa Nova. En arrivant au monast\u00e8re, il cite le psaume &lt;131 \u00ab\u00a0C\u2019est ici le lieu de mon repos pour toujours\u00a0\u00bb. Sertillanges \u00e9crit \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Il revenait, \u00e0 son berceau\u00a0; sa vie serait encadr\u00e9e dans la paix b\u00e9n\u00e9dictine, et deux grandes familles religieuses en seraient \u00e0 jamais unies<sup><a href=\"#post-2593-footnote-15\" id=\"post-2593-footnote-ref-15\">[14]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb Au moine qui l\u2019assiste, il commente le <em>Cantique des Cantiques<\/em> et, en recevant le viatique, Thomas prononce ces paroles\u00a0: \u00ab\u00a0Je te re\u00e7ois, prix de la r\u00e9demption de mon \u00e2me, viatique de mon p\u00e8lerinage, pour l\u2019amour de qui j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9, j\u2019ai veill\u00e9, je me suis \u00e9puis\u00e9\u00a0\u00bb. Cette derni\u00e8re phrase r\u00e9sume toute l\u2019activit\u00e9 de saint Thomas, honor\u00e9 comme docteur de l\u2019\u00c9glise<sup><a href=\"#post-2593-footnote-16\" id=\"post-2593-footnote-ref-16\">[15]<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p><strong><em>2. Saint Thomas ma\u00eetre en th\u00e9ologie<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La fonction de docteur au XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est tr\u00e8s li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9dication. Nous avons confirmation de ce fait dans bien d\u2019autres textes de l\u2019\u00e9poque, qui identifient Ordre de pr\u00eacheurs et ordre de docteurs (<em>ordo praedicatorum<\/em> et <em>ordo doctorum<\/em>). Ainsi dans une bulle de 1255, le pape Alexandre IV dit \u00e0 propos des dominicains de l\u2019Universit\u00e9 de Paris\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ibi ordinatus est per providentiam conditoriss ad opus atque custodiam doctorum ordo praecipuus<\/em>\u00a0\u00bb. Remarquons la date de 1255 et les noms en question\u00a0: nous sommes au plus fort de la querelle entre r\u00e9guliers et s\u00e9culiers dont il sera question plus loin. Avant de voir plus en d\u00e9tail cette crise, il faut voir comment au moment o\u00f9 les Mineurs et les Pr\u00eacheurs sont l\u2019instrument de la r\u00e9forme, les fils de saint Dominique sont pr\u00e9sent\u00e9s comme un Ordre \u00ab\u00a0scolaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>2.1. Dominicains pr\u00eacheurs<\/strong><\/p>\n<p>Les constitutions primitives des Pr\u00eacheurs ont un cachet scolaire tr\u00e8s marqu\u00e9. On y trouve l\u2019obligation d\u2019\u00e9tudes intensives, ce qui ne fait que reprendre la volont\u00e9 du pape Honorius III. Les Constitutions font obligation d\u2019avoir un docteur, professeur de th\u00e9ologie dans chaque couvent\u00a0! Le Saint-Si\u00e8ge favorise un tel \u00e9tat des choses, en 1266 le pape Cl\u00e9ment IV rappelle au chapitre des Pr\u00eacheurs de Tr\u00e8ves la n\u00e9cessit\u00e9s d\u2019\u00e9tudes \u00e0 Paris ou \u00e0 Bologne et dans les Universit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me concile de Latran a demand\u00e9 aux \u00e9v\u00eaques de s\u2019adjoindre un ma\u00eetre qui aurait mission d\u2019enseigner gratuitement les clercs de l\u2019\u00e9glise dont il \u00e9tait charg\u00e9. Peu \u00e0 peu l\u2019\u00c9glise augmente ces exigences\u00a0: outre un th\u00e9ologien il faut un ma\u00eetre pour instruire en ce qui concerne le minist\u00e8re pastoral. H\u00e9las, ces d\u00e9crets ne peuvent s\u2019appliquer, la volont\u00e9 de r\u00e9forme se heurtant \u00e0 l\u2019inertie de la majorit\u00e9 des clercs. La hi\u00e9rarchie s\u2019en inqui\u00e8te.  Dans le <em>Contra impugnantes<\/em> Thomas d\u2019Aquin remarque que le clerg\u00e9 s\u00e9culier n\u2019a pas rempli les prescriptions du concile touchant les ma\u00eetres en th\u00e9ologie dans les villes archi\u00e9piscopales. Les causes de cet \u00e9chec ne sont pas la mauvaise volont\u00e9 des \u00e9v\u00eaques. L\u00e0 o\u00f9 de telles \u00e9coles sont cr\u00e9\u00e9es, beaucoup de clercs, \u00e0 qui les \u00e9tudes sont offertes gratuitement, all\u00e8rent aux \u00e9coles, mais aucun d\u2019eux ou presque ne voulut enseigner<sup><a href=\"#post-2593-footnote-17\" id=\"post-2593-footnote-ref-17\">[16]<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable solution fut apport\u00e9e par les Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs. Les Pr\u00eacheurs sont des lettr\u00e9s. En effet, sous Jourdain de Saxe qui fut ma\u00eetre de l\u2019Ordre de 1222 \u00e0 1236, pr\u00e8s d\u2019un millier de jeunes y entr\u00e8rent. Comme Thomas d\u2019Aquin, ils venaient des \u00e9coles et des universit\u00e9s. L\u2019\u00e9piscopat accueille avec empressement ces pr\u00eacheurs, d\u2019autant plus que le Saint Si\u00e8ge permet aux coll\u00e8ges dominicains de jouer le r\u00f4le qu\u2019auraient d\u00fb jouer les ma\u00eetres s\u00e9culiers. C\u2019est aux Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs que s\u2019adressent les \u00e9v\u00eaques pour fournir les \u00e9coles \u00e9piscopales et m\u00eame les abbayes b\u00e9n\u00e9dictines. Au moment o\u00f9 Thomas d\u2019Aquin enseigne \u00e0 Paris, les Pr\u00eacheurs comptent pr\u00e8s de 1350 ma\u00eetres dont la moiti\u00e9 enseignent dans les Universit\u00e9s, les \u00e9coles conventuelles, \u00e9piscopales et monastiques qui ont pour charge l\u2019enseignement public de la th\u00e9ologie. Cinquante ans auparavant, il eut \u00e9t\u00e9 difficile de trouver, en dehors de Paris et de Bologne, une douzaine de professeurs de th\u00e9ologie.<\/p>\n<p>Un tel mouvement ne s\u2019est pas fait si simplement que cela. C\u2019est ce que montre la crise de l\u2019Universit\u00e9 de Paris de 1252 \u00e0 1257.<\/p>\n<p><strong>2.2. Crise \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Paris<\/strong><\/p>\n<p>En 1231, l\u2019Universit\u00e9 de Paris avait obtenu du pape et du roi son autonomie administrative, En, le corps enseignant est inquiet de la pouss\u00e9e\u00a0d\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019enseignants, les dominicains. En 1252, il n\u2019autorise qu\u2019une chaire dans les coll\u00e8ges religieux. Les Fr\u00e8res pr\u00eacheurs protestent, mais cela reste sur le plan th\u00e9orique. Jusqu\u2019en 1253, o\u00f9, \u00ab\u00a0\u00e0 la suite d\u2019un repas des jeunes t\u00eates s\u2019\u00e9chauff\u00e8rent\u00a0\u00bb,\u00a0 comme le rapporte l\u2019historien Crevier\u00a0: les \u00e9tudiants se querellent avec des bourgeois de Paris. La garde royale intervient\u00a0; un \u00e9tudiant est tu\u00e9 et d\u2019autres s\u00e9rieusement mis \u00e0 mal. Les ma\u00eetres prennent le parti de leurs \u00e9l\u00e8ves et l\u2019Universit\u00e9, qui a conquis ses \u00ab\u00a0<em>jura et libertas<\/em>\u00a0\u00bb, interrompt les cours.  Les dominicains acceptent de participer \u00e0 la condition que les d\u00e9crets de 1952 soient abrog\u00e9s. Pour permettre aux enseignants religieux des ordres mendiants de reprendre leur cours les ma\u00eetres s\u00e9culiers leur demandent un serment de fid\u00e9lit\u00e9. Les Fr\u00e8res pr\u00eacheurs refusent en arguant que ce serait en contradiction avec la Constitution de leur Ordre. Ils veulent bien pr\u00eater un serment, mais en y introduisant des r\u00e9serves dues \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance aux lois de leur Ordre. C\u2019est refus\u00e9\u00a0! Une exclusion du corps enseignant est alors prononc\u00e9e contre les Fr\u00e8res pr\u00eacheurs et les Fr\u00e8res mineurs qui font cause commune.<\/p>\n<p>Si la premi\u00e8re question est r\u00e9gl\u00e9e par le bannissement de quelques bourgeois et la pendaison de quelques autres, la querelle universitaire entre les r\u00e9guliers et les s\u00e9culiers se complique. Une tentative de conciliation est faite par les \u00e9v\u00eaques d\u2019Evreux et de Senlis. Elle \u00e9choue. La question est port\u00e9e \u00e0 Rome. En 1254, le pape Innocent IV re\u00e7oit Guillaume de Saint-Amour, porte-parole des ma\u00eetres s\u00e9culiers de l\u2019Universit\u00e9 de Paris. Celui-ci obtient non seulement la confirmation des pr\u00e9tentions des s\u00e9culiers, mais il limite les droits des moines. Dans une lettre \u00e9crite au nom de l\u2019Universit\u00e9 et adress\u00e9e \u00e0 tous les pr\u00e9lats de la chr\u00e9tient\u00e9, il ne se contente pas de la question juridique, il introduit des questions personnelles. Il attaque la profession de mendicit\u00e9 religieuse &#8211; donc le statut des Franciscains et des Dominicains qui protestent. Le pape Alexandre IV qui lui succ\u00e8de \u00e9crit une \u00ab bulle\u00a0\u00bb o\u00f9 en pronon\u00e7ant l\u2019\u00e9loge de l\u2019Universit\u00e9, il donne gain de cause aux Mendiants. Ceux-ci sont r\u00e9introduits dans l\u2019Universit\u00e9 en avril 1255.<\/p>\n<p>L\u2019Universit\u00e9 est trop engag\u00e9e pour se soumettre\u00a0; comme r\u00e9sister au pape n\u2019est pas possible, elle prononce sa dissolution comme corps enseignant. Les docteurs \u00e9chappent ainsi \u00e0 l\u2019excommunication lanc\u00e9e contre eux<sup><a href=\"#post-2593-footnote-18\" id=\"post-2593-footnote-ref-18\">[17]<\/a><\/sup>\u00a0; ils d\u00e9cident que les cours se terminent &#8211; puisque l\u2019on est pr\u00e8s des vacances. Les dominicains r\u00e9sistent. Ils continuent leur cours au couvent Saint-Jacques sous la protection des archers royaux. Que fait saint Thomas dans cette crise\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019examen du dossier montre que, outre la question de la ma\u00eetrise \u00e0 l\u2019Universit\u00e9, il y avait aussi une question de \u00ab\u00a0privil\u00e8ge\u00a0\u00bb. Les mendiants se pr\u00e9tendaient ind\u00e9pendants des cur\u00e9s en ce qui concerne la pr\u00e9dication et l\u2019administration du sacrement de p\u00e9nitence. L\u2019Universit\u00e9 (qui prend le parti des cur\u00e9s) et Guillaume de Saint-Amour reprochent aux pr\u00eacheurs\u00a0l\u2019engagement des religieux dans le monde, dont ils devraient \u00eatre s\u00e9par\u00e9s par \u00e9tat, la pauvret\u00e9 contraire au bon ordre de la soci\u00e9t\u00e9 et de la propri\u00e9t\u00e9, les fonctions apostoliques pour lesquelles ils ne peuvent avoir mandat, les pr\u00e9tentions \u00e0 enseigner alors qu\u2019ils devraient se tenir dans une silencieuse humilit\u00e9. Par-del\u00e0 les animosit\u00e9s personnelles, note le P\u00e8re Chenu, se d\u00e9veloppe un conflit de doctrine. L\u2019historien Guillaume de Naugis rapporte qu\u2019en 1252\u00a0: \u00ab\u00a0advint une grande turbation entre l\u2019Universit\u00e9 des clercs escoliers de Paris et les religieux, pour l\u2019occasion qu\u2019un livre que Guillaume de Saint-Amour avait fait et ordonn\u00e9\u00a0\u00bb. Ce livre s\u2019intitule\u00a0: <em>Tractatus brevis de periculis novissimorum temporum<\/em>. Les p\u00e9rils sont les pr\u00e9tentions des Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs et Mineurs qui, \u00ab\u00a0sous des dehors de saintet\u00e9, am\u00e8nent avec eux la ruine de l\u2019\u00c9glise\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La question est port\u00e9e \u00e0 Rome devant le pape Alexandre IV auquel est d\u00e9f\u00e9r\u00e9 le \u00ab\u00a0<em>de periculis<\/em>\u00a0\u00bb. Les Mendiants envoient leur d\u00e9putation\u00a0: pour les Pr\u00eacheurs Humbert de saint-Romans, ma\u00eetre de l\u2019Ordre, Albert le Grand et Thomas d\u2019Aquin. Pour les Mineurs, saint Bonaventure<sup><a href=\"#post-2593-footnote-19\" id=\"post-2593-footnote-ref-19\">[18]<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des s\u00e9culiers, Guillaume de Saint-Amour est \u00e0 la t\u00eate d\u2019une d\u00e9l\u00e9gation d\u2019universitaires parmi lesquels Eudes de Douay et Chr\u00e9tien de Beauvais. Le <em>De Periculis<\/em> est examin\u00e9 par une commission de cardinaux, compos\u00e9e de Jean Franciogia, Jean des Ursin, Eudes de Chateautroux et Hugues de Saint-Cher. Sur leur rapport, le livre est condamn\u00e9 comme \u00ab\u00a0inique, criminel et ex\u00e9crable\u00a0\u00bb puis brul\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise d\u2019Anagni o\u00f9 \u00e9tait la cour pontificale. La Bulle du pape du 5 octobre 1256 anath\u00e9matise l\u2019\u0153uvre. Le pape d\u00e9cide en outre de nommer Bonaventure et Thomas d\u2019Aquin ma\u00eetres \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Paris.<\/p>\n<p>Tel est le deuxi\u00e8me \u00e9v\u00e9nement important de la vie du Docteur ang\u00e9lique dont nous avons choisi de parler. La condamnation du <em>De Periculis<\/em> ayant soulev\u00e9 bien des passions et remu\u00e9 bien des id\u00e9es, les th\u00e9ologiens mendiants se mirent en demeure de les corriger.<\/p>\n<p>Saint Bonaventure publie son remarquable ouvrage \u00ab\u00a0<em>Questiones disputate de perfectione angelica<\/em>\u00a0\u00bb dont on a dit\u00a0: \u00ab\u00a0En \u00e9levant le d\u00e9bat, le docteur s\u00e9raphique s\u2019attache \u00e0 montrer que la perfection \u00e9vang\u00e9lique r\u00e9side dans l\u2019humilit\u00e9, doubl\u00e9e de pauvret\u00e9, de chastet\u00e9 et d\u2019ob\u00e9issance\u00a0; que les Franciscains poursuivent plus que personne, la r\u00e9alisation d\u2019un tel id\u00e9al est que la pr\u00e9dication leur convenait parfaitement<sup><a href=\"#post-2593-footnote-20\" id=\"post-2593-footnote-ref-20\">[19]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb. Mais l\u2019ordre franciscain se divise alors entre partisans de la r\u00e8gle et partisans de la pauvret\u00e9 absolue \u2013 aussi ce sont les Pr\u00eacheurs qui sont au premier plan de la lutte.<\/p>\n<p><strong>2.3. Une th\u00e9ologie de la vie consacr\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Thomas d\u2019Aquin se trouve plac\u00e9 face \u00e0 Guillaume de Saint-Amour. Au <em>de Periculis<\/em> il r\u00e9pond par un opuscule \u00ab\u00a0<em>Contra impugnates cultum Dei et religionem<\/em>\u00a0\u00bb.\u00a0Dans cet ouvrage fait pour la d\u00e9fense d\u2019un ordre mendiant, il d\u00e9fend non pas tel ou tel privil\u00e8ge, mais le droit \u00e0 l\u2019existence d\u2019un ordre mendiant. En d\u00e9finissant la pauvret\u00e9, la chastet\u00e9, l\u2019ob\u00e9issance et le droit d\u2019enseigner, il d\u00e9fend sa vocation.<\/p>\n<p>Le plan de cette \u0153uvre est simple. Dans une premi\u00e8re partie, Thomas d\u2019Aquin expose\u00a0ce qu\u2019est la religion et ce qu\u2019est la vie religieuse. Avant de d\u00e9finir sereinement dans la <em>Somme de th\u00e9ologie<\/em> (IIa IIae) les diff\u00e9rents \u00e9tats de vie, sur un ton pol\u00e9mique, Thomas expose la raison d\u2019\u00eatre de son ordre. Les reproches faits par les s\u00e9culiers se trouvent r\u00e9sum\u00e9s au d\u00e9but du trait\u00e9. En voici les phrases essentielles\u00a0: \u00ab\u00a0D\u2019abord ils font tous leurs efforts pour enlever aux pr\u00eacheurs et l\u2019\u00e9tude et la science. [\u2026] Ils font secondement tout ce qui d\u00e9pend d\u2019eux pour les exclure de la soci\u00e9t\u00e9 de ceux qui \u00e9tudient [\u2026]. Ils s\u2019efforcent troisi\u00e8mement de les emp\u00eacher de pr\u00eacher et d\u2019entendre les confessions. [\u2026] Ils bl\u00e2ment et blasph\u00e8ment leur perfection, \u00e0 savoir, la pauvret\u00e9 des mendiants [\u2026]. Ils leur retranchent la nourriture et les aum\u00f4nes qui les faisaient vivre [\u2026]. Enfin, ils s\u2019appliquent, de tout leur pouvoir, \u00e0 ruiner la r\u00e9putation des saints par des \u00e9crits qu\u2019ils r\u00e9pandent dans le monde entier<sup><a href=\"#post-2593-footnote-21\" id=\"post-2593-footnote-ref-21\">[20]<\/a><\/sup>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comme on peut le voir, il ne s\u2019agit pas uniquement de la crise \u00e0 l\u2019Universit\u00e9\u00a0; il s\u2019agit de l\u2019existence des mendiants. Guillaume de Saint-Amour avait r\u00e9veill\u00e9 une opposition qui se faisait d\u00e9j\u00e0 sentir au synode de Paris du temps de Robert de Cour\u00e7on. Deux tendances se font jour \u00e0 propos de la vie religieuse. L\u2019une, celle des maitres parisiens, consid\u00e8re que le r\u00f4le du moine est de rester fix\u00e9 dans son couvent, loin de la vie agit\u00e9e des villes, consacrant tout son talent \u00e0 la <em>lectio divina<\/em> et aux travaux des champs. L\u2019autre tendance, celle des Pr\u00eacheurs est expos\u00e9e par saint Thomas. En parcourant rapidement les t\u00eates des chapitres du <em>Contra Impugnantes<\/em>, on y d\u00e9couvre toute la doctrine des Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs. Thomas d\u2019Aquin \u00e9tablit qu\u2019il est parfait pour un religieux d\u2019enseigner, de faire partie d\u2019un monde o\u00f9 sont m\u00eal\u00e9s la\u00efcs, clercs et r\u00e9guliers. Il affirme le droit d\u2019un religieux de pr\u00eacher et d\u2019entendre les confessions. Ensuite, il montre que le religieux n\u2019est en aucun cas tenu au travail des champs et qu\u2019il est conforme \u00e0 sa vocation de ne vivre que d\u2019aum\u00f4nes dans un Ordre qui ne poss\u00e8de ni terres, ni b\u00e9n\u00e9fices.<\/p>\n<p>La querelle est loin d\u2019\u00eatre termin\u00e9e. Si chr\u00e9tien de Beauvais devient l\u2019ami des Dominicains, au point de vouloir que sa d\u00e9pouille mortelle repose chez eux, jusqu\u2019en 1272 Guillaume de Saint-Amour ne d\u00e9sarme pas. En 1265, il envoie au pape Cl\u00e9ment IV un m\u00e9moire qui sera condamn\u00e9 \u00ab\u00a0<em>Liber de Antichristo et ejusdem ministris<\/em>\u00a0\u00bb. Saint Bonaventure r\u00e9pond par un texte\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tractatus pauperis contra insipientem<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Revenu \u00e0 Paris depuis peu, Thomas d\u2019Aquin lutte contre les ma\u00eetres s\u00e9culiers. Contre G\u00e9rard d\u2019Abbeville, il \u00e9crit un trait\u00e9 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0De la perfection de la vie spirituelle\u00a0\u00bb. Contre Nicolas de Lisieux, auteur d\u2019un ouvrage \u00ab\u00a0De la perfection de l\u2019\u00e9tat cl\u00e9rical\u00a0\u00bb qui voulait faire suite aux trait\u00e9s de Guillaume de Saint-Amour, Thomas d\u2019Aquin r\u00e9pond par un plaidoyer \u00ab\u00a0contre ceux qui d\u00e9tournent d\u2019entrer en religion\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>2.4. Une \u0153uvre ouverte sur le monde<\/strong><\/p>\n<p>Ces luttes n\u2019\u00e9puisent pas les forces de Thomas d\u2019Aquin. Tout en d\u00e9fendant son Ordre et sa vocation, il entreprend, \u00e0 la demande du pape, ses principaux travaux dont le but est de d\u00e9fendre la pens\u00e9e chr\u00e9tienne contre la philosophie dangereuse pour la foi. Si certains ont boud\u00e9 Aristote, d\u2019autres ont pris un parti adverse et utilis\u00e9 ses textes pour subvertir la foi\u00a0: les philosophes arabes\u00a0; non seulement ils ignorent la tradition chr\u00e9tienne, mais il la r\u00e9cuse ou la falsifie. Il y a l\u00e0 un champ de travail immense.<\/p>\n<p>Thomas d\u2019Aquin entend recevoir gr\u00e2ce \u00e0 Aristote une meilleure connaissance du monde, de l\u2019humanit\u00e9 et m\u00eame de l\u2019action de Dieu. Pour cela, il entreprend une analyse syst\u00e9matique des \u0153uvres alors accessibles. Le P. Chenu note\u00a0que le choix d\u2019Aristote est la source de \u00ab\u00a0l\u2019\u0153uvre\u00a0magistrale d\u2019une th\u00e9ologie en pleine possession de sa foi, non le seul fait d\u2019une option rationnelle entre des philosophies concurrentes\u00a0\u00bb. Les travaux d\u2019Albert le Grand permettent d\u2019avancer et de ne pas tomber dans les erreurs de Siger de Brabant (le nominalisme).<\/p>\n<p>Ce travail se situe dans un grand mouvement \u00e9vang\u00e9lique qui repose sur deux faits. Le premier est le mouvement missionnaire. En effet, Thomas d\u2019Aquin compose le <em>Contra Gentiles<\/em> \u00e0 la demande de saint Raymond de Pegnafort, dominicain, qui, avec Jean de Matha et saint Pierre Nolasque avaient remplac\u00e9 les croisades (et la guerre) par des approches \u00e9vang\u00e9liques sur les traces de saint Fran\u00e7ois.<\/p>\n<p>Dans ce dialogue avec les \u00ab\u00a0Gentils\u00a0\u00bb (les pa\u00efens), la Chr\u00e9tient\u00e9 sent le besoin d\u2019une formation doctrinale s\u00fbre\u00a0; ce sont les ma\u00eetres de l\u2019Universit\u00e9 qui donnent l\u2019enseignement indispensable. Cette formation s\u2019accompagne d\u2019un retour aux textes\u00a0; le couvent saint Jacques de Paris peut, \u00e0 juste titre, s\u2019enorgueillir des travaux d\u2019\u00c9criture sainte.<\/p>\n<p>Notre attention s\u2019est port\u00e9e sur Paris. Il faut pr\u00e9ciser que l\u2019activit\u00e9 de Thomas n\u2019est pas limit\u00e9e \u00e0 cette Universit\u00e9. Thomas d\u2019Aquin a enseign\u00e9 en Italie, au service du pape. L\u00e0 il a eu une activit\u00e9 plus diversifi\u00e9e que ne le donne \u00e0 penser l\u2019attention aux d\u00e9bats universitaires. Thomas d\u2019Aquin commente les \u00c9critures et s\u2019attache \u00e0 bien ma\u00eetriser les sources patristiques de la tradition th\u00e9ologique. C\u2019est l\u00e0 une part tr\u00e8s importante de ses \u00e9crits \u2013 moins souvent cit\u00e9s dans le cadre de la formation initiale des futurs pr\u00eatres.<\/p>\n<p>Dans ce monde en pleine effervescence, Thomas d\u2019Aquin exerce sa fonction de Docteur\u00a0; il entend y rester fid\u00e8le.  En effet, Thomas a des propositions de promotion sociale. Un malheur est arriv\u00e9\u00a0; son fr\u00e8re Raynald est tu\u00e9 par ordre de l\u2019empereur au motif qu\u2019il avait pris le parti du pape. Le ch\u00e2teau d\u2019Aquin et ses d\u00e9pendances sont mis \u00e0 sac. La mort de l\u2019empereur change la situation familiale et la maman de Thomas demande \u00e0 son fils de venir relever le domaine familial. Pour le faire, on lui propose de devenir Abb\u00e9 du Mont Cassin avec le droit de garder son habit. Ce qu\u2019il refuse. Plus tard, on lui propose d\u2019\u00eatre archev\u00eaque de Naples\u2026 Il refuse.<\/p>\n<p>La vocation de Thomas est celle d\u2019un fr\u00e8re pr\u00eacheur qui occupe une place dans l\u2019enseignement de la th\u00e9ologie.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019en 1256 Hugues de Saint-Cher et Albert le Grand obtiennent qu\u2019il soit Ma\u00eetre \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Paris, Thomas d\u2019Aquin expose dans la \u00ab\u00a0le\u00e7on originale\u00a0\u00bb le r\u00f4le de docteur. Il conclut\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu communique la v\u00e9rit\u00e9 par l\u2019\u00e9clat de sa nature. Les docteurs ne sont que les ministres qui doivent \u00eatre par cons\u00e9quent purs, intelligents, fervents, dociles. D\u2019eux-m\u00eames, ils n\u2019ont aucune suffisance\u00a0; mais de Dieu ils peuvent tout.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De cette vocation Thomas d\u2019Aquin \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019\u0153uvre de la vie active est double. Il y a celle qui d\u00e9rive de la pl\u00e9nitude de la contemplation. Ceci l\u2019emporte sur la simple contemplation. Il est plus parfait en effet d\u2019\u00e9clairer que de voir simplement la lumi\u00e8re, de communiquer aux autres ce qu\u2019on a contempl\u00e9 que de contempler seulement. Il y a ensuite cette \u0153uvre de la vie active qui consiste toute en occupations ext\u00e9rieures\u00a0: faire l\u2019aum\u00f4ne, par exemple, exercer l\u2019hospitalit\u00e9 et autres \u0153uvres pareilles. Ces \u0153uvres-l\u00e0 sont inf\u00e9rieures aux \u0153uvres de la contemplation, hormis les cas de n\u00e9cessit\u00e9. Ainsi parmi les ordres religieux, ceux-l\u00e0 occupent le plus haut rang qui sont ordonn\u00e9s \u00e0 l\u2019enseignement et \u00e0 la pr\u00e9dication. Ils sont, de tous, les plus proches de la perfection des \u00e9v\u00eaques\u00a0\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie,<\/em> IIa IIae, q. 188, a. 6)<\/p>\n<p><strong><em>Conclusion<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La formule clef de la vocation de saint Thomas\u00a0: \u00ab\u00a0<em>contemplare et alii contemplata tradere<\/em>\u00a0\u00bb me semble d\u00e9cisive pour le comprendre. La th\u00e9ologie est une \u0153uvre de raison qui assume toutes les exigences de la vie intellectuelle. Elle est une \u0153uvre de raison. Or le travail de la raison, dans notre monde n\u2019est pas facile. Il faut franchir bien des obstacles. Nul n\u2019ignore que la raison doit respecter des exigences et des contraintes. D\u2019abord, il faut voir et bien voir. Ce qui suppose de l\u2019attention, mais aussi la mise en \u0153uvre de l\u2019esprit critique pour ne pas r\u00e9duire les faits \u00e0 l\u2019apparence. Il faut du discernement. Celui-ci implique un \u00e9change entre ce qui est singulier et ce qui est universel \u2013 autrement dit conna\u00eetre les lois et les r\u00e8gles qui r\u00e9gissent les actions. Le mot \u00ab\u00a0discernement\u00a0\u00bb signifie l\u2019art de voir comment l\u2019interaction des causes rel\u00e8ve d\u2019un ordre plus profond de ce qui se donne \u00e0 voir et \u00e0 comprendre. Cette construction m\u00e9thodique qui reconnait la multiplicit\u00e9 des causes et l\u2019intrication des effets reste habit\u00e9e par un d\u00e9sir d\u2019unit\u00e9. Cette d\u00e9marche ne concerne pas seulement ce qui rel\u00e8ve des sciences de la nature (mati\u00e8re et \u00e9nergie) et des sciences humaines (de la psychologie \u00e0 l\u2019histoire)\u00a0; elle concerne la physique, mais aussi ce qui est plus universel, la m\u00e9taphysique. La foi participe \u00e0 cette d\u00e9marche, en donnant une lumi\u00e8re sur le principe de tout ce qui se donne \u00e0 voir et \u00e0 penser. La foi est lumi\u00e8re. Elle est source d\u2019une vision de l\u2019unit\u00e9 comprise non seulement \u00e0 partir de la source de tout ce qui est, mais \u00e0 la lumi\u00e8re de ce vers quoi tend la nature. La foi est davantage\u00a0; elle est connaissance de Dieu qui est principe et fin. La foi est ainsi mouvement vers l\u2019unit\u00e9. C\u2019est ce que dit le terme contempler\u00a0: voir d\u2019un regard qui se portant sur le principe donne une meilleure connaissance des effets. Voir d\u2019un regard le principe et la fin et ainsi donner du sens \u00e0 tout ce qui advient dans le cours de la r\u00e9alisation. Telle est la mani\u00e8re dont Thomas a v\u00e9cu sa vie de fr\u00e8re pr\u00eacheur \u00e0 la suite de saint Dominique\u00a0: en lisant les \u00c9critures, en recevant l\u2019enseignement des P\u00e8res et en utilisant les ressources de la philosophie et de la science, d\u00e9couvrir le Principe et la Fin de cette immensit\u00e9 \u2013 en d\u00e9couvrir la richesse et l\u2019unit\u00e9 dans la contemplation. Cet acte n\u2019est pas gard\u00e9 comme privil\u00e8ge, il est source d\u2019un amour pour tous ceux qui ont besoin de partager ces lumi\u00e8res qui sont source de vie. En le faisant, Thomas d\u2019Aquin a v\u00e9cu pleinement sa vocation \u00e0 la suite de saint Dominique.<\/p>\n<p>Monast\u00e8re de Prouilhe, 25 mars 2024<\/p>\n<p>Jean-Michel Maldam\u00e9<\/p>\n<ol>\n<li id=\"post-2593-footnote-2\">\n    \t Ce texte reprend un travail d\u2019histoire fait il y a tr\u00e8s longtemps et qui d\u00e9pend de la lecture de deux auteurs\u00a0: Pierre Mandonnet, <em>Saint Dominique, L\u2019id\u00e9e, l\u2019homme et l\u2019\u0153uvre<\/em>, Descl\u00e9e de Brouwer, 1937 et Marie-Dominique Chenu, <em>Saint Thomas d\u2019Aquin et la th\u00e9ologie<\/em>, \u00ab\u00a0Ma\u00eetres spirituels\u00a0\u00bb, Paris, 1977. Un petit travail d\u2019\u00e9tudiant\u00a0\u2013 mais l\u2019inspiration demeure\u00a0! <a href=\"#post-2593-footnote-ref-2\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-3\">\n    \t Ceci est caract\u00e9ristique de l\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise, car aucune autre religion n\u2019a ainsi r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l\u2019effondrement des civilisations comme la religion chr\u00e9tienne qui, juive \u00e0 ses origines, grecque dans sa premi\u00e8re conqu\u00eate du monde, n\u2019arrive \u00e0 son apog\u00e9e que dans le monde latin o\u00f9 elle se transforme en \u00c9glise barbare avant d\u2019entrer dans le Moyen-\u00c2ge. La succession des ordres religieux nous montre comment leur apparition est li\u00e9e \u00e9troitement \u00e0 la finalit\u00e9 que leur impose l\u2019\u00e2ge qui les a vus appara\u00eetre. N\u00e9s par groupe, comme plusieurs tentatives d\u2019\u00e9bauche, ils sont suivis par des Ordres types qui repr\u00e9sentent plus ad\u00e9quatement le moyen propre \u00e0 obtenir une solution au probl\u00e8me envisag\u00e9. Dans cette \u00e9volution li\u00e9e au progr\u00e8s et aux vicissitudes de l\u2019\u00e9poque, la hi\u00e9rarchie \u00e9piscopale et le monde eccl\u00e9siastique s\u00e9culier, vou\u00e9s par leur minist\u00e8re \u00e0 une action locale et uniforme repr\u00e9sentent, selon l\u2019expression du P\u00e8re Mandonnet, \u00ab la puissance statique de la vie de l\u2019\u00c9glise, \u00e0 la diff\u00e9rence des religieux, leurs institutions pouvant mieux s\u2019adapter \u00e0 des besoins sp\u00e9ciaux auxquels elles s\u2019efforcent tour \u00e0 tour de satisfaire\u00a0\u00bb. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-3\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-4\">\n    \t Cette remarque ne doit pas faire oublier la diversit\u00e9 des lieux et des civilisations, puisqu\u2019au temps de Saint Thomas les cisterciens qui n\u2019avaient pas pu r\u00e9ussir dans le monde communal resteront les vrais ap\u00f4tres de la Prusse.  <a href=\"#post-2593-footnote-ref-4\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-5\"><em>\t On cite souvent l\u2019\u00e9pisode o\u00f9 le petit gar\u00e7on de 7 ans demande \u00e0 un moine\u00a0: \u00ab\u00a0qui est Dieu\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> <a href=\"#post-2593-footnote-ref-5\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-6\">\n    \t Marie-Dominique Chenu, Saint Thomas d\u2019Aquin et la th\u00e9ologie, \u00ab\u00a0Ma\u00eetres spirituels\u00a0\u00bb, Paris, Seuil, 1959,p. 6 <a href=\"#post-2593-footnote-ref-6\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-7\">\n    \t La marche de la civilisation pose des probl\u00e8mes nouveaux \u00e0 la sollicitude de l\u2019\u00c9glise. Au d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ces probl\u00e8mes \u00e9taient multiples et graves. Ils naissaient en grande partie de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, politique et intellectuelle en pr\u00e9sence de la permanence de l\u2019immobilit\u00e9 des institutions eccl\u00e9siastiques issues d\u2019un milieu historique partiellement disparu et en voie de d\u00e9cadence. Saint Thomas se place dans ce renouveau. L\u2019\u00e9tat des choses ancien ne pouvait suffire \u00e0 r\u00e9pondre aux besoins de la chr\u00e9tient\u00e9. le regard anxieux des Pontifes romains suivait avec attention et les besoins nouveaux de la chr\u00e9tient\u00e9 et les dangers qui naissaient de probl\u00e8mes demeur\u00e9s sans solution fonci\u00e8re.  Quels probl\u00e8mes\u00a0? Cette crise vient, nous l\u2019avons dit, du passage du monde f\u00e9odal au monde communal. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-7\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-8\">\n    \t Marie-Dominique Chenu, <em>Saint Thomas d\u2019Aquin et la th\u00e9ologie<\/em>, \u00ab\u00a0Ma\u00eetres spirituels\u00a0\u00bb, Paris, Seuil, 1959.p. 8. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-8\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-9\">\n    \t Pierre Mandonnet, <em>Saint Dominique<\/em>, t. I, <em>\u00c9tapes<\/em>, p. 28. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-9\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-10\">\n    \t Pierre Mandonnet, <em>Saint Dominique<\/em>, t. II, <em>L\u2019Id\u00e9e, l\u2019homme et l\u2019\u0153uvre<\/em>, p. 83. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-10\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-11\">\n    \t  M. D. Chenu, <em>Saint Thomas d\u2019Aquin et la th\u00e9ologie<\/em>, p. 14. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-11\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-12\">\n    \t Fliche, <em>Histoire de l\u2019\u00c9glise<\/em>,  t. X, p. 179. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-12\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-13\">\n    \t P. Mandonnet, <em>op. cit<\/em>., t. I,  p. 29 <a href=\"#post-2593-footnote-ref-13\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-14\">\n    \t Citons un \u00e9pisode de la vie de saint Dominique. En 1220, le Seigneur Galiciani veut donner aux fr\u00e8res quelques-unes de ses propri\u00e9t\u00e9s. D\u00e9j\u00e0 l\u2019acte de cession avait \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 par devant le seigneur \u00e9v\u00eaque de cette ville. Dominique l\u2019apprend\u00a0; il fait r\u00e9silier le contrat qu\u2019il d\u00e9chire publiquement sur la place de la ville. Saint Vincent Ferrier dira plus tard\u00a0: \u00ab\u00a0Sachons que ce n\u2019est pas d\u2019\u00eatre pauvre qui est louable, mais d\u2019aimer la pauvret\u00e9 et de supporter avec joie, avec all\u00e9gresse, ses privations\u00a0\u00bb. On retrouve ici la doctrine monastique classique. Au XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, saint Bernard avait lutt\u00e9 contre la richesse et l\u2019opulence de Cluny\u00a0; mais peu apr\u00e8s sa mort, l\u2019abbaye avait perdu une grande\u00a0partie de son prestige. Les terres accumul\u00e9es par la suite des dons enrichissent l\u2019Ordre. Et quand les abb\u00e9s de C\u00eeteaux partent \u00e9vang\u00e9liser le monde, ils le font en grand \u00e9quipage, qui n\u2019\u00e9tait autre que celui que Robert de Cour\u00e7on demandait aux moines par souci de dignit\u00e9. Enrichi, l\u2019ordre de C\u00eeteaux n\u2019a plus la jeunesse qui lui aurait permis d\u2019\u00eatre l\u2019instrument de la R\u00e9forme. Dans le refus de saint Dominique d\u2019accepter quelque terre que ce soit, il faut voir le trait de g\u00e9nie\u00a0 qui donner \u00e0 l\u2019Ordre dominicain tout son rayonnement. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-14\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-15\">\n    \t Sertillanges\u00a0 &#8211; \u00e0 retrouver\u00a0! <a href=\"#post-2593-footnote-ref-15\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-16\">\n    \t L\u2019oraison de la messe de ce jour dit : <em>\u00ab\u00a0Deus qui Ecclesiam suam beati Thomae confessoris tui mira eruditio clarificus<\/em>\u00a0\u00bb <a href=\"#post-2593-footnote-ref-16\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-17\">\n    \t Pourquoi l\u2019auraient-ils fait\u00a0? Ils avaient l\u2019instruction et vivaient sur un b\u00e9n\u00e9fice eccl\u00e9siastique dont ils avaient d\u00e9j\u00e0 l\u2019usage. La solution \u00e9tait propos\u00e9e par Honorius III\u00a0: cr\u00e9er un b\u00e9n\u00e9fice. Mais tous les b\u00e9n\u00e9fices \u00e9taient occup\u00e9s et souvent il \u00e9tait difficile de trouver un b\u00e9n\u00e9fice vacant pour un ma\u00eetre en th\u00e9ologie. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-17\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-18\">\n    \t Le pape envoie trois nouvelles bulles, l\u2019une au chancelier de sainte Genevi\u00e8ve, lui demandant de ne conf\u00e9rer la licence qu\u2019\u00e0 ceux qui ob\u00e9issent, les autres aux \u00e9v\u00eaques d\u2019Orl\u00e9ans et d\u2019Auxerre en faveur des religieux de la rue Saint-Jacques. En 1256, un synode parisien essaie un compromis que le pape refuse dans une nouvelle bulle o\u00f9 il qualifie les docteurs Guillaume de Saint-Amour et ses comparses de \u00ab\u00a0rebelles \u00e0 l\u2019\u00c9glise romaine\u00a0\u00bb, le roi de France doit exiler les plus coupables et comme le bras s\u00e9culier est pr\u00eat \u00e0 se lever, tout rentre dans l\u2019ordre en 1257. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-18\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-19\">\n    \t Si l\u2019amiti\u00e9 entre saint Thomas et Albert le Grand est c\u00e9l\u00e8bre, il y eut aussi entre Thomas d\u2019Aquin et saint Bonaventure une amiti\u00e9 tr\u00e8s solide. La querelle entre Pr\u00eacheurs et Mineurs sur l\u2019augustinisme ne commencera qu\u2019apr\u00e8s le d\u00e9part de saint Bonaventure et son remplacement \u00e0 Paris par Jean Peckham.  <a href=\"#post-2593-footnote-ref-19\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-20\">\n    \t Fliche, op. cit., p. 266. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-20\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2593-footnote-21\">\n    \t Viv\u00e8s, t. XXIX p. 263. <a href=\"#post-2593-footnote-ref-21\">\u2191<\/a><\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Saint Thomas d\u2019Aquin, fils de saint Dominique Sur une\u00a0miniature du XVIe si\u00e8cle faite par Holbein le vieux, on d\u00e9couvre une image riche par son symbolisme. De saint Dominique assis sur un tr\u00f4ne, part une branche d\u2019arbre qui se d\u00e9ploie et se divise pour porter comme en fruits plusieurs bustes de fr\u00e8res pr\u00eacheurs. 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