{"id":2590,"date":"2024-05-02T11:10:28","date_gmt":"2024-05-02T09:10:28","guid":{"rendered":"http:\/\/rzihows.cluster031.hosting.ovh.net\/?p=2590"},"modified":"2024-05-02T11:10:57","modified_gmt":"2024-05-02T09:10:57","slug":"2590","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.domtourelles.fr\/index.php\/2024\/05\/02\/2590\/","title":{"rendered":"St Thomas d&rsquo;Aquin ma\u00eetre et mod\u00e8le"},"content":{"rendered":"<p><em>Conf\u00e9rence \u2013 Prouilhe 2024<\/em><\/p>\n<p><strong>Saint Thomas d\u2019Aquin\u00a0: ma\u00eetre et mod\u00e8le<\/strong><\/p>\n<p>Quand on fait de la th\u00e9ologie, on ne peut pas ignorer qu\u2019il y a diverses mani\u00e8res d\u2019interpr\u00e9ter les textes de saint Thomas et donc une grande ambigu\u00eft\u00e9 \u00e0 parler de thomisme. Le sens du terme est aujourd\u2019hui marqu\u00e9 par la d\u00e9cision du pape L\u00e9on XIII de d\u00e9clarer Thomas d\u2019Aquin \u00abdocteur commun\u00bb de l\u2019Eglise \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle (encyclique <em>Aeterni Patris<\/em>, 1879). L\u00e9on XIII avait compris que les difficult\u00e9s de l\u2019Eglise venaient pour une part essentielle de son manque de vigueur dans la pens\u00e9e th\u00e9ologique. Il a donc voulu promouvoir les \u00e9tudes rigoureuses\u00a0: \u00e9tude de la Bible, mais aussi de la philosophie pour donner force \u00e0 la th\u00e9ologie. Il a pris l\u2019initiative de proposer saint Thomas pour cette mission. Il allait \u00e0 l\u2019encontre de la pesanteur pi\u00e9tiste de son temps. Il allait \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une tradition spiritualiste marqu\u00e9e par une philosophie \u00e9clectique o\u00f9 les exigences universitaires n\u2019\u00e9taient pas honor\u00e9es. De fait, sa d\u00e9cision a suscit\u00e9 un grand essor du travail th\u00e9ologique, relay\u00e9e par les forces intellectuelles que repr\u00e9sentaient les Universit\u00e9s, comme l\u2019Universit\u00e9 catholique de Louvain, ou les maisons de formation des J\u00e9suites et des Dominicains. Malheureusement, le climat qui pr\u00e9sidait \u00e0 l\u2019intention de L\u00e9on XIII a chang\u00e9 au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Le pouvoir a \u00e9t\u00e9 pris par ceux que les historiens appellent les \u00ab\u00a0catholiques intransigeants\u00a0\u00bb, d\u00e9sireux de restaurer la chr\u00e9tient\u00e9. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 saint Thomas est devenue une arme dans la d\u00e9fense de la citadelle-Eglise assi\u00e9g\u00e9e par la puissance de destruction du mal. Le thomisme est devenu l\u2019instrument de la discipline de la pens\u00e9e. Cette mani\u00e8re r\u00e9ductrice, illustr\u00e9e par la publication des vingt-quatre th\u00e8ses thomistes, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sastreuse. En premier lieu, dans le monde chr\u00e9tien, les esprits exigeants se sont d\u00e9tourn\u00e9s de l\u2019Eglise. En second lieu, les intellectuels chr\u00e9tiens ont souffert sous la f\u00e9rule de cette m\u00e9thode en tout oppos\u00e9e \u00e0 la d\u00e9marche universitaire. En outre, les intellectuels non-chr\u00e9tiens ont vu dans cette attitude une raison de se d\u00e9tourner de l\u2019enseignement de l\u2019Eglise, d\u2019autant que cette attitude a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la source de pers\u00e9cutions \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ceux dont la philosophie \u00e9tait explicitement ou implicitement ordonn\u00e9e \u00e0 la foi (Blondel, Bergson et leurs disciples, par exemple).<\/p>\n<p>Fort heureusement, il y a eu des esprits courageux et lucides pour acc\u00e9der \u00e0 saint Thomas lui-m\u00eame et, trouvant \u00e0 son contact une vie intellectuelle et une pens\u00e9e de tr\u00e8s haute qualit\u00e9, ont travaill\u00e9 et ont produit une oeuvre importante, en revenant \u00e0 saint Thomas par-del\u00e0 les commentateurs. Cet effort s\u2019est fait dans deux directions. La premi\u00e8re est celle d\u2019une relecture de saint Thomas. Elle est illustr\u00e9e par la figure embl\u00e9matique du P\u00e8re Dominique Chenu qui a inscrit saint Thomas dans le contexte de la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale. Par-del\u00e0 les commentateurs, il s\u2019agissait de revenir au texte m\u00eame et de le lire avec les m\u00e9thodes historiques, textuelles et critiques qui s\u2019imposaient. C\u2019\u00e9tait ruiner l\u2019attitude des catholiques intransigeants. Le P\u00e8re Chenu a \u00e9t\u00e9 suspect\u00e9 et censur\u00e9 par les thomistes de Rome (et d\u2019ailleurs). La seconde voie est celle de ceux qui ont puis\u00e9 dans saint Thomas une orientation philosophique d\u00e9velopp\u00e9e sur un autre mode. Les j\u00e9suites ont ouvert la voie, en montrant comment la philosophie moderne pouvait prolonger les options de saint Thomas. Une figure \u00e9minente est celle du P\u00e8re Mar\u00e9chal, j\u00e9suite qui fut l\u2019inspirateur de th\u00e9ologiens comme Karl Rahner. On peut aussi rattacher \u00e0 cette mani\u00e8re des la\u00efcs comme Jacques Maritain &#8211; apr\u00e8s sa s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019Action fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>La situation actuelle continue d\u2019\u00eatre m\u00eal\u00e9e. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 saint Thomas est ambigu\u00eb. Certains poursuivent \u00e0 partir de saint Thomas une politique intellectuelle antimoderne, trouvant dans saint Thomas des th\u00e8ses oppos\u00e9es \u00e0 la s\u00e9cularisation. Les s\u00e9minaires int\u00e9gristes et traditionalistes qui se sont r\u00e9cemment fond\u00e9s se nourrissent de ce thomisme \u00e9troit et autoritaire. D\u2019autres essaient de renouer avec l\u2019inspiration originaire du Fr\u00e8re pr\u00eacheur. Le discernement n\u2019est pas ais\u00e9, parce que les deux attitudes peuvent se m\u00ealer dans les m\u00eames institutions et parfois chez les m\u00eames personnes.<\/p>\n<p>Pour avancer dans la r\u00e9flexion, il me semble opportun d\u2019analyser une formule classique qui dit que saint Thomas d\u2019Aquin est \u00abun ma\u00eetre et un mod\u00e8le\u00bb. Elle est pr\u00e9sente dans l\u2019encyclique de Jean-Paul II qui dit : \u00abSaint Thomas a toujours \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 \u00e0 juste titre comme un ma\u00eetre de pens\u00e9e et le mod\u00e8le d\u2019une fa\u00e7on correcte de faire de la th\u00e9ologie\u00bb (<em>Fides et ratio<\/em>, \u00a7 43). L\u2019\u00e9loge contenu dans l\u2019emploi du mot \u00abmod\u00e8le\u00bb signifie que la m\u00e9thode de Thomas d\u2019Aquin est toujours actuelle.  Dire que saint Thomas est un mod\u00e8le signifie que l\u2019on admire ce que saint Thomas a fait et qu\u2019on s\u2019inspire de son exemple pour avancer sur d\u2019autres chemins, puisque le temps pr\u00e9sent ne saurait se confondre avec le temps pass\u00e9. Par contre, dire que saint Thomas est un \u00abma\u00eetre\u00bb signifie que ce n\u2019est pas seulement la mani\u00e8re de Thomas d\u2019Aquin qu\u2019il convient de mettre en oeuvre, mais sa pens\u00e9e. Ses options fondamentales et ses conclusions, doivent \u00eatre tenues pour vraies, vraies en leur temps, aujourd\u2019hui et toujours.  Pour se situer dans ce d\u00e9bat, il faut consid\u00e9rer plus attentivement ce que fut l\u2019oeuvre de saint Thomas. Nous rel\u00e8verons trois points. Saint Thomas a lu Aristote ; ensuite, saint Thomas a dialogu\u00e9 avec les philosophies n\u00e9es et grandies hors du champ de la chr\u00e9tient\u00e9 ; enfin, saint Thomas a li\u00e9 sa philosophie \u00e0 sa mission de pr\u00eacheur.<\/p>\n<p><strong><em>1. Saint Thomas mod\u00e8le<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La chr\u00e9tient\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale \u00e9tait entr\u00e9e dans un long sommeil d\u00fb \u00e0 l\u2019effondrement de la culture. Le mouvement d\u2019\u00e9change avec l\u2019Orient, l\u2019essor \u00e9conomique qui a commenc\u00e9 au douzi\u00e8me si\u00e8cle et les fondations d\u2019\u00e9coles ou de centres d\u2019\u00e9tudes ont permis un essor intellectuel, li\u00e9 \u00e0 la lecture des Anciens. Dans ce mouvement intellectuel, les textes d\u2019Aristote ont \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9s. D\u2019abord Aristote en tant que ma\u00eetre de logique, puis Aristote comme ma\u00eetre de sciences naturelles et enfin Aristote comme ma\u00eetre en philosophie. Ces trois aspects bouleversaient la vision du monde. Face \u00e0 cette nouveaut\u00e9, la premi\u00e8re r\u00e9action a \u00e9t\u00e9 d\u2019interdire la lecture d\u2019Aristote, consid\u00e9rant que la lecture de cet auteur pa\u00efen \u00e9tait dangereuse pour la foi. En effet, dans une chr\u00e9tient\u00e9 marqu\u00e9e par la tradition augustinienne, lire Aristote, c\u2019\u00e9tait assumer des th\u00e8ses qui contredisaient l\u2019enseignement habituel de l\u2019Eglise. Reconna\u00eetre que saint Thomas a lu Aristote revient donc \u00e0 honorer une attitude qui rompait avec une certaine mani\u00e8re de concevoir la tradition. Prendre saint Thomas pour mod\u00e8le en la mati\u00e8re, c\u2019est adopter  une attitude cr\u00e9atrice. C\u2019est prendre le parti de savoir que la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas enclose dans un corpus de textes qui font partie de l\u2019h\u00e9ritage re\u00e7u, pour reconna\u00eetre que la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est le monopole de personne et qu\u2019il convient donc de prendre partout la v\u00e9rit\u00e9, comme le dit Jean-Paul II\u00a0: \u00ab\u00a0Intimement convaincu que \u201c<em>omne verum a quocumque dicatur a Spiritu Sancto est<\/em>\u201d (\u201ctoute v\u00e9rit\u00e9 dite par qui que ce soit vient de l\u2019Esprit Saint\u201d), saint Thomas aima la v\u00e9rit\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. Il la chercha partout o\u00f9 elle pouvait se manifester, en mettant le plus possible en \u00e9vidence son universalit\u00e9\u00bb (<em>Fides et ratio<\/em>, \u00a7 44, p. 72).<\/p>\n<p>Une des difficult\u00e9s de la lecture d\u2019Aristote venait du fait qu\u2019il \u00e9tait connu par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un certain nombre d\u2019auteurs m\u00e9di\u00e9vaux qui avaient m\u00eal\u00e9s \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019Aristote leurs propres conceptions de Dieu, de la nature, de la vie et de l\u2019homme. De ce point de vue, la m\u00e9thode de saint Thomas fonde l\u2019exigence universitaire,  soucieuse de retrouver la pens\u00e9e du ma\u00eetre dans sa puret\u00e9. C\u2019est au nom d\u2019Aristote que saint Thomas a critiqu\u00e9 ses commentateurs, se fondant sur une critique \u00e0 la fois externe (en cherchant des traductions plus fid\u00e8les) et interne (en retrouvant la logique et la coh\u00e9rence d\u2019une pens\u00e9e). La controverse avec les philosophes arabes (Averro\u00e8s et Avicenne) ou juifs (Ma\u00efmonide) devient dans cet esprit un  dialogue. Pour saint Thomas, l\u2019argument d\u2019autorit\u00e9 ne suffit pas, parce qu\u2019il ne r\u00e9pond pas au v\u0153u de l\u2019intelligence et pour cela recourir aux raisons. Pour le comprendre nous pouvons citer quelques textes de saint Thomas, o\u00f9 il justifie sa m\u00e9thode : \u00ab<em>Lorsque le d\u00e9bat est un d\u00e9bat d\u2019\u00e9cole, \u201cmagistral\u201d, non pour rejeter une erreur, mais pour instruire les auditeurs et les conduire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019intelligence de la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019on enseigne ; alors, il faut s\u2019appuyer sur des raisons qui recherchent la racine de la v\u00e9rit\u00e9, qui fassent savoir comment est vrai ce qui est dit. Autrement, si le ma\u00eetre d\u00e9termine une question par des autorit\u00e9s nues, l\u2019auditeur sera certes assur\u00e9 que la chose est ainsi, mais il n\u2019acquerra rien en fait de science et d\u2019intelligence, et il s\u2019en ira vide\u00bb (Quodlibet<\/em> IV, a. 3, n. 18 &#8211; traduction fran\u00e7aise dans la pr\u00e9face de la <em>Somme th\u00e9ologique<\/em>, Paris, \u00e9ditions du Cerf, 1984.).  L\u2019autorit\u00e9 ne suffit pas. Il faut que la conclusion soit \u00e9tablie en raison, d\u00e9montr\u00e9e au sens de la logique aristot\u00e9licienne. Cette attitude vaut m\u00eame pour l\u2019Ecriture, dont saint Thomas dit que l\u2019interpr\u00e9tation doit reposer sur le sens litt\u00e9ral, li\u00e9 au sens naturel des mots.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9thode am\u00e8ne \u00e0 lire de mani\u00e8re critique les textes faisant autorit\u00e9. Ainsi lorsqu\u2019il lit saint Augustin,  saint Thomas distingue entre la v\u00e9rit\u00e9 de foi qu\u2019il enseigne et la philosophie qui le caract\u00e9risait- en l\u2019occurrence la philosophie platonicienne. Il pouvait donc honorer saint Augustin et r\u00e9cuser la philosophie qui pr\u00e9sidait \u00e0 la mise en oeuvre de sa pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Le travail de la raison consiste donc pour saint Thomas \u00e0 penser et \u00e0 repenser ce qui a \u00e9t\u00e9 dit par d\u2019autres avant lui. \u00ab <em>Consulter les auteurs ant\u00e9rieurs est n\u00e9cessaire pour \u00e9clairer la question et \u00e9claircir les doutes. De m\u00eame qu\u2019au tribunal on ne peut prononcer de jugement sans avoir entendu les raisons des deux parties, de m\u00eame celui qui s\u2019occupe de philosophie arrivera plus facilement \u00e0 une solution, s\u2019il conna\u00eet la pens\u00e9e et les doutes de divers auteurs <\/em>\u00bb (<em>III M\u00e9taph.,<\/em> lec. 1). Une telle attitude valorise la raison qui est le bien commun de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode consiste donc \u00e0 \u00e9couter les auteurs anciens : \u00ab<em>Quiconque veut sonder la v\u00e9rit\u00e9 est aid\u00e9 de deux mani\u00e8res par les autres. Nous recevons un secours direct de ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9. Si chacun des penseurs ant\u00e9rieurs a trouv\u00e9 une parcelle de v\u00e9rit\u00e9, ces trouvailles, r\u00e9unies en un tout, sont pour le chercheur qui vient apr\u00e8s eux, un moyen puissant d\u2019arriver \u00e0 une connaissance plus compr\u00e9hensive de la v\u00e9rit\u00e9. Les penseurs sont, en outre, aid\u00e9s indirectement par leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs en ce que les erreurs de ceux-ci fournissent aux autres l\u2019occasion de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 par une r\u00e9flexion plus s\u00e9rieuse. Il convient donc que nous soyons reconnaissants \u00e0 tous ceux qui nous ont aid\u00e9s \u00e0 conqu\u00e9rir le bien de la v\u00e9rit\u00e9\u00bb <\/em>(II<em> Metaph.,<\/em> lec. 1). Cette m\u00e9thode est universelle, aussi, pour saint Thomas, la lecture des auteurs non-chr\u00e9tiens est  n\u00e9cessaire au chr\u00e9tien en qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9, parce qu\u2019il  peut apprendre d\u2019eux.  Ainsi, pour se justifier aupr\u00e8s des religieux qui lui reprochaient de puiser dans Aristote, il \u00e9crit \u00e0 son propos ce qui vaut aussi pour les philosophes arabes : \u00ab<em>Peu importe ce qu\u2019a pens\u00e9 un philosophe, c\u2019est la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est ce qui est, ce que nous devons chercher en lui\u00bb (ibid.<\/em>).<\/p>\n<p>On entre ainsi dans le d\u00e9bat qui caract\u00e9rise la vie universitaire. Le d\u00e9bat doit \u00eatre conduit de mani\u00e8re \u00e0 accueillir ce que dit l\u2019adversaire, car c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 lui que l\u2019on avance : \u00ab<em>Si quelqu\u2019un veut \u00e9crire contre mes solutions, il me sera tr\u00e8s agr\u00e9able. Il n\u2019est, en effet, aucune meilleure mani\u00e8re de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 et de r\u00e9futer l\u2019erreur que d\u2019avoir \u00e0 se d\u00e9fendre contre les opposants. [&#8230;] Il faut aimer l\u2019un et l\u2019autre, celui dont nous adoptons l\u2019opinion et celui dont nous nous s\u00e9parons ; car l\u2019un et l\u2019autre s\u2019appliqu\u00e8rent \u00e0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9, et l\u2019un et l\u2019autre sont nos collaborateurs<\/em>\u00bb (<em>XII M\u00e9taph.,<\/em> lec. 9). Le dialogue des philosophes s\u2019inscrit enfin dans un processus de progr\u00e8s : \u00ab<em>Il est naturel \u00e0 l\u2019esprit humain d\u2019arriver par degr\u00e9s de l\u2019imparfait au parfait. C\u2019est pourquoi nous voyons dans les sciences sp\u00e9culatives que ceux qui ont philosoph\u00e9 les premiers ont laiss\u00e9 des r\u00e9sultats imparfaits, qui ont ensuite \u00e9t\u00e9 rendus plus parfaits par leurs successeurs<\/em>\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>, Ia IIae, q. 97, a. 1).<\/p>\n<p>Mais c\u2019est l\u00e0 chose probl\u00e9matique pour la philosophie aujourd\u2019hui : est-ce que l\u2019int\u00e9gration de la r\u00e9flexion dans un propos th\u00e9ologique appuy\u00e9 sur une r\u00e9v\u00e9lation ne  d\u00e9nature pas l\u2019usage de la raison naturelle ? R\u00e9pondre \u00e0 cette question implique que l\u2019on pr\u00e9cise ce que l\u2019on entend par raison et par r\u00e9v\u00e9lation et quelles sont les relations que l\u2019on place entre ces deux sources de savoir.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de saint Thomas ne consiste pas seulement \u00e0 commenter les textes fondateurs de la pens\u00e9e. Elle est exemplaire, parce qu\u2019elle consiste en des \u0153uvres de synth\u00e8se, que l\u2019on appelle, dans le latin m\u00e9di\u00e9val, <em>summa<\/em>. L\u2019intention d\u2019une somme est de pr\u00e9senter de mani\u00e8re organique le contenu de la foi.  Les deux grandes Sommes  permettent de comprendre la mani\u00e8re dont la raison est honor\u00e9e. L\u2019\u0153uvre la plus c\u00e9l\u00e8bre est la <em>Somme de th\u00e9ologie<\/em> qui a servi de manuel pour l\u2019enseignement de la th\u00e9ologie depuis le quinzi\u00e8me si\u00e8cle dans les \u00e9coles marqu\u00e9es par l\u2019influence de saint Thomas. L\u2019oeuvre la plus significative est la <em>Somme contre les Gentils &#8211; <\/em>le terme de Gentils d\u00e9signe ceux qui sont hors de l\u2019Eglise. L\u2019intention du livre est d\u2019exposer la pens\u00e9e chr\u00e9tienne \u00e0 des non-chr\u00e9tiens. Le principe de l\u2019argumentation est qu\u2019il convient de discuter avec autrui en s\u2019appuyant sur ce qu\u2019il reconna\u00eet comme source de v\u00e9rit\u00e9. Avec un chr\u00e9tien, on se fonde sur la tradition chr\u00e9tienne ; avec un h\u00e9r\u00e9tique, on discute \u00e0 partir des Ecritures et des parties de la tradition qu\u2019il reconna\u00eet. Avec un juif, on discute \u00e0 partir des Ecritures canoniques du juda\u00efsme, l\u2019Ancien Testament. Avec un autre, musulman ou pa\u00efen,  on ne peut discuter qu\u2019\u00e0 partir de l\u2019usage de la raison. Le <em>Contra Gentiles<\/em> se b\u00e2tit \u00e0 partir de ce que la  raison naturelle reconna\u00eet comme vrai. La raison est ici celle des philosophes, en faisant attention au fait que le terme de philosophie d\u00e9signe au Moyen \u00c2ge, ce que nous appelons aujourd\u2019hui sciences naturelles et philosophie, dans un contexte o\u00f9 Dieu est omnipr\u00e9sent dans la culture.<\/p>\n<p>On ne peut se contenter de voir en Thomas d\u2019Aquin un mod\u00e8le, en se tenant respectueusement \u00e0 distance, il faut entrer dans la pens\u00e9e m\u00eame de Thomas d\u2019Aquin en mati\u00e8re de conception des relations entre la raison et la foi.<\/p>\n<p><strong><em>2. Saint Thomas ma\u00eetre <\/em><\/strong><\/p>\n<p>On se contentera ici d\u2019indiquer quelques \u00e9l\u00e9ments qui sont incontest\u00e9s. Le premier est l\u2019usage valoris\u00e9 de la raison ; le second est dans le d\u00e9veloppement d\u2019un certain nombre de th\u00e8mes ; le troisi\u00e8me est dans l\u2019inach\u00e8vement m\u00eame de l\u2019\u0153uvre de synth\u00e8se.<\/p>\n<p><strong>2.1. La valeur de la raison<\/strong><\/p>\n<p><strong>1.<\/strong> Les textes cit\u00e9s plus haut ont montr\u00e9 la mani\u00e8re de saint Thomas. Elles attestent qu\u2019il avait une grande estime de la raison. On a pu parler d\u2019un intellectualisme de saint Thomas.  Au-del\u00e0 de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du terme qui comme tous les mots qui finissent par \u00ab-isme\u00bb est p\u00e9joratif, il est clair que pour saint Thomas la grandeur de l\u2019homme vient de son intelligence. C\u2019est par l\u2019intelligence que l\u2019homme est sup\u00e9rieur aux animaux. L\u2019intelligence de l\u2019homme est en effet ouverte sur l\u2019infini et sur la gratuit\u00e9.<\/p>\n<p>Le terme de raison n\u2019est pas toute l\u2019intelligence. Il d\u00e9signe la fonction discursive de l\u2019intelligence distingu\u00e9e de sa fonction intuitive. La raison est la puissance de l\u2019intelligence conduisant un processus d\u2019abstraction et ensuite de progression d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 une autre, par un encha\u00eenement rigoureux, appel\u00e9 raisonnement.<\/p>\n<p>Le mot raison s\u2019emploie en un autre sens.  Les raisons sont des v\u00e9rit\u00e9s  sur lesquelles on s\u2019appuie pour avancer dans la pens\u00e9e, pour en d\u00e9montrer ou en d\u00e9couvrir d\u2019autres.<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> Cette estime de la raison est fond\u00e9e sur une philosophie de la nature,  o\u00f9 appara\u00eet une conviction qui joue dans la pens\u00e9e de Thomas d\u2019Aquin un r\u00f4le important. Elle est puis\u00e9e dans le livre grec de la Sagesse qui affirme que Dieu a tout dispos\u00e9 ou cr\u00e9\u00e9 \u00ab\u00a0avec nombre, mesure et poids\u00a0\u00bb en employant les trois termes grecs significatifs de la vision scientifique du monde (<em>arithmos, metron, statmos<\/em>) ; pour saint Thomas, \u00e0 l\u2019\u00e9cole du Sage,  le r\u00e9el est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de raison. Les choses ne constituent pas un chaos, mais selon la tradition grecque un <em>kosmos<\/em>, un tout ordonn\u00e9 et sens\u00e9. La raison est donc \u00e0 l\u2019intime des choses. Le mot <em>logos<\/em> convient ici pour dire que l\u2019esprit de l\u2019homme d\u00e9sire atteindre l\u2019intelligibilit\u00e9 et la nature m\u00eame des \u00eatres. En ce sens saint Thomas h\u00e9rite de l\u2019optimisme de la pens\u00e9e grecque et de sa confiance pour b\u00e2tir une vision de l\u2019homme \u2013 et donc une morale \u2013 fond\u00e9e sur l\u2019estime de l\u2019\u0153uvre de Dieu.<\/p>\n<p><strong>3.<\/strong> Une telle position implique une conception du r\u00f4le de la raison : l\u2019intelligence est une capacit\u00e9 de saisir le r\u00e9el. Le labeur de l\u2019intelligence n\u2019est pas vain. Il permet une p\u00e9n\u00e9tration de l\u2019intime de la r\u00e9alit\u00e9, selon  l\u2019\u00e9tymologie qu\u2019il donne du mot intelligence : <em>intus-legere<\/em>. Lire \u00e0 l\u2019intime de la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire percer les apparences qui peuvent \u00eatre trompeuses. La philosophie de la connaissance est ainsi r\u00e9solument confiante : ce qui est vu, c\u2019est ce qui se donne \u00e0 voir et donc ce qui est compris, c\u2019est son \u00eatre et pas seulement son apparence. Sur ce point le rationalisme de saint Thomas correspond \u00e0 une science certaine d\u2019elle-m\u00eame. Les sens portent \u00e0 l\u2019esprit une information qui par la m\u00e9diation de l\u2019abstraction permettent d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame. La v\u00e9rit\u00e9 est <em>adaequatio rei et intellectus<\/em>.<\/p>\n<p>Une telle philosophie optimiste permet de comprendre la mani\u00e8re dont la th\u00e9ologie est construite : comme une oeuvre de la raison qui argumente et qui, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019argumentation, p\u00e9n\u00e8tre plus avant dans la compr\u00e9hension de ce que Dieu a r\u00e9v\u00e9l\u00e9. La philosophie morale est enracin\u00e9e dans la connaissance de la nature et celle-ci est ouverte sur la grandeur de l\u2019homme, de m\u00eame que l\u2019ordre naturel ouvert sur l\u2019ordre surnaturel.<\/p>\n<p><strong>2.2. La m\u00e9taphysique<\/strong><\/p>\n<p>Le terme de m\u00e9taphysique re\u00e7oit des sens si divers qu\u2019on ose \u00e0 peine l\u2019utiliser. L\u2019encyclique en use abondamment. Il demande \u00e0 \u00eatre explicit\u00e9 dans la pens\u00e9e de saint Thomas.<\/p>\n<p><strong><em>2.2.1. L\u2019id\u00e9e de nature<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Ce que nous avons dit de la reconnaissance de la valeur de la raison m\u00e8ne \u00e0 donner sens au  terme \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb. Saint Thomas reprend ce terme \u00e0 sa source grecque. Pour lui, la nature est la naissance, au sens ontologique, apparition d\u2019un \u00eatre consistant, existant en lui-m\u00eame ; son identit\u00e9 se manifeste dans le devenir et les transformations au cours du temps. La nature d\u2019une chose c\u2019est ce qu\u2019elle est en elle-m\u00eame. Les natures sont d\u00e9finies par elles-m\u00eames et donc autonomes ; elles ne se confondent en un continuum, ni ne se m\u00ealent en un mixte ind\u00e9finissable. La nature d\u00e9finit le principe propre de l\u2019op\u00e9ration d\u2019un \u00eatre. Les \u00eatres sont saisis dans le dynamisme de leur rayonnement et de leur action\u00a0\u2013 ceci vaut \u00e9minemment pour l\u2019\u00eatre humain.  Chaque nature est limit\u00e9e ou particuli\u00e8re, mais elle existe pour elle-m\u00eame dans son autonomie. Ainsi l\u2019homme, \u00ab\u00a0animal raisonnable\u00a0\u00bb, est d\u00e9fini dans une nature humaine  universelle et inali\u00e9nable, fondatrice de droits et de devoirs qui valent pour toute l\u2019humanit\u00e9 et pour tous les temps. L\u2019id\u00e9e de nature, enracin\u00e9e dans le fait de la naissance et du devenir, est \u00e9tendue \u00e0 tout \u00eatre, m\u00eame \u00e0 Dieu, pour dire ce qui sp\u00e9cifie un \u00eatre et qui, une fois connu, permet de comprendre son action. L\u2019id\u00e9al de la science est en effet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la connaissance du principe pour comprendre les effets ; conna\u00eetre la nature, c\u2019est comprendre le pourquoi de ce qui arrive au cours du temps. Ainsi comprendre que l\u2019homme est dou\u00e9 d\u2019intelligence, fonde les exigences morales et politiques qui doivent r\u00e9gir l\u2019humanit\u00e9. Reconna\u00eetre la valeur de la nature, c\u2019est corr\u00e9lativement honorer la force de la raison naturelle qui peut  acc\u00e9der \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et ainsi proposer une \u00e9thique et une morale de la responsabilit\u00e9 et de la libert\u00e9.<\/p>\n<p><strong><em>2.2.2. La causalit\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La conception de la nature fonde une mani\u00e8re de voir tout ce qui existe. Elle voit en effet le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements selon une intrication qui se fait selon une rationalit\u00e9 inscrite dans l\u2019\u00eatre m\u00eame. Pour lier les \u00eatres diff\u00e9rents une notion importante est utilis\u00e9e, la notion de cause. Les connexions entre les \u00eatres sont articul\u00e9es selon des exigences que la raison humaine d\u00e9couvre. La notion de cause \u00e0 laquelle acc\u00e8de l\u2019intelligence est un d\u00e9voilement des connexions r\u00e9elles qui lient les \u00eatres entre eux.<\/p>\n<p>La notion de cause \u00e9claire la morale qui concerne l\u2019\u00eatre humain. La notion est entendue dans un sens beaucoup plus vaste qu\u2019aujourd\u2019hui. En particulier la notion de cause finale. La finalit\u00e9 est plus que la premi\u00e8re des causes, elle est la cause des causes et c\u2019est donc \u00e0 partir de la d\u00e9termination de la finalit\u00e9 que se construit une morale.<\/p>\n<p><strong><em>2.2.3. La sagesse<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019horizon de la pens\u00e9e de Thomas d\u2019Aquin est enfin la sagesse qui est unit\u00e9 de la pens\u00e9e, assur\u00e9e par la reconnaissance de Dieu, principe et fin. Aussi la pens\u00e9e de Thomas d\u2019Aquin est-elle d\u2019abord et avant tout th\u00e9ologique. Extraire  de l\u2019\u0153uvre de Thomas d\u2019Aquin une philosophie au sens moderne du terme, comme l\u2019ont fait certains disciples, est fort probl\u00e9matique. Elle serait m\u00eame \u00e0 la source de tous les raidissements de l\u2019\u00e9cole thomiste. Il importe de reconna\u00eetre que la philosophie est pour saint Thomas une discipline de l\u2019esprit qui n\u2019a pas valeur de fin ultime ; elle reste au service de la contemplation qui appartient v\u00e9ritablement \u00e0 l\u2019ordre surnaturel. En effet, la sagesse la plus \u00e9minente est celle de Dieu et elle n\u2019est connue que par la r\u00e9v\u00e9lation de Dieu. Saint Thomas \u00e9crit \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Celui qui conna\u00eet d\u2019une mani\u00e8re absolue la cause la plus \u00e9lev\u00e9e qui est Dieu, on dit qu\u2019il est sage absolument, entant qu\u2019il peut juger et ordonner toutes choses selon les r\u00e8gles divines. Or c\u2019est le Saint-Esprit qui donne \u00e0 l\u2019homme d\u2019avoir un tel jugement\u00a0\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>, IIa IIae, q. 45 a. 1).<\/p>\n<p>La notion de sagesse repose sur un id\u00e9al d\u2019unit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain. Cette unit\u00e9 ne peut \u00eatre que le fait de la d\u00e9termination d\u2019une finalit\u00e9 par laquelle la multiplicit\u00e9 des actes humains est ordonn\u00e9e dans le respect de leur nature propre.<\/p>\n<p><strong><em>3. Une morale de la libert\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La pens\u00e9e de Thomas d\u2019Aquin ne se r\u00e9duit pas \u00e0 des commentaires des Anciens, ni \u00e0 des synth\u00e8ses th\u00e9oriques, elle est aussi enracin\u00e9e dans la lecture et le commentaire des Ecritures. Il appara\u00eet alors qu\u2019elle repose sur la reconnaissance du primat de la gr\u00e2ce qui est comprise comme un accomplissement de la nature, selon l\u2019appel de Dieu. La morale de saint Thomas est une morale qui se met au service de la fin ultime\u00a0de la vie humaine qui est la b\u00e9atitude, le bonheur \u00e9ternel qui ne peut venir que de la pr\u00e9sence de celui qui est principe et fin de toute chose, Dieu. C\u2019est \u00e0 partir de la consid\u00e9ration de la b\u00e9atitude que saint Thomas a b\u00e2ti sa morale et par ce biais, sa d\u00e9marche n\u2019est pas enferm\u00e9e dans la sp\u00e9culation philosophique, elle est enracin\u00e9e dans le souffle qui traverse les \u00e9vangiles et de la fondation de la <em>Loi nouvelle<\/em> par le Christ s\u2019ouvrant par les B\u00e9atitudes. Pour lui, l\u2019ordre surnaturel fonde et \u00e9claire l\u2019ordre naturel et la morale qu\u2019il propose ne se comprend pas hors du dynamisme o\u00f9 la nature est accomplie par la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p><strong>3.1. Le don de l\u2019Esprit<\/strong><\/p>\n<p>Pour saint Thomas, la libert\u00e9 n\u2019est pas seulement la capacit\u00e9 du choix\u00a0 comme dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle domin\u00e9e par un mod\u00e8le de vie adolescente (du corps et de l\u2019esprit). La libert\u00e9 a une dimension ontologique\u00a0: elle est un accomplissement de la richesse de l\u2019\u00eatre humain. Est libre celui qui fait le bien par lui-m\u00eame. La th\u00e9ologie de saint Thomas suit sur ce point la d\u00e9marche de l\u2019ap\u00f4tre Paul qui a lib\u00e9r\u00e9 les Grecs devenus chr\u00e9tiens de l\u2019absolutisation de la pratique des observances mosa\u00efques dites dans la Torah ou d\u00e9duite par l\u2019argumentation juridique d\u00e9velopp\u00e9e ensuite dans le Talmud. La lib\u00e9ration de l\u2019absolu de l\u2019observance a pour effet de permettre la r\u00e9alisation de la promesse\u00a0: tous les peuples sont appel\u00e9s \u00e0 participer \u00e0 la vie de Dieu. Un texte de saint Thomas m\u00e9rite d\u2019\u00eatre cit\u00e9,  car il r\u00e9sume bien sa pens\u00e9e. Dans le commentaire de la deuxi\u00e8me \u00e9p\u00eetre de Paul aux Corinthiens, Thomas d\u2019Aquin rel\u00e8ve le texte o\u00f9 Paul \u00e9crit\u00a0 \u00ab\u00a0L\u00e0 o\u00f9 est l\u2019esprit du Seigneur, l\u00e0 est la libert\u00e9\u00a0\u00bb (2 Co 3, 17) et il dit que cette phrase \u00ab\u00a0signifie que celui-l\u00e0 est libre qui est sa propre cause\u00a0; or l\u2019esclave agit pour le compte de son ma\u00eetre\u00a0; donc quiconque agit de soi-m\u00eame agit librement, mais celui qui est d\u00e9termin\u00e9 par un autre n\u2019agit pas librement. Celui donc qui \u00e9vite le mal, non parce que c\u2019est le mal, mais \u00e0 cause du commandement du Seigneur, n\u2019est pas libre\u00a0; tandis que celui qui \u00e9vite le mal, parce que c\u2019est le mal, est libre. Or c\u2019est ce que produit l\u2019Esprit Saint, lui qui parfait l\u2019\u00e2me int\u00e9rieurement par la bonne disposition, de telle sorte qu\u2019elle se garde du mal par l\u2019amour, comme si la loi divine le prescrivait\u00a0; et c\u2019est pour cette raison qu\u2019on le dit libre, non pas qu\u2019il ne soit soumis \u00e0 la loi divine, mais parce que par sa bonne disposition, il est inclin\u00e9 \u00e0 faire ce que la loi divine ordonne\u00a0\u00bb (Commentaire de la 2<sup>e<\/sup> \u00e9p\u00eetre aux Corinthiens, n\u00b0 112).<\/p>\n<p>Ce texte montre que la morale de saint Thomas est fond\u00e9e sur le primat de l\u2019ordre surnaturel mais que loin d\u2019\u00e9craser l\u2019ordre naturel, celui-ci l\u2019accomplit et permet donc d\u2019assumer les exigences de la morale li\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019homme dans la libert\u00e9, puisque selon le Siracide, \u00ab\u00a0Dieu a remis l\u2019homme \u00e0 son propre conseil\u00a0\u00bb (Sir 15, 14). Cette anthropologie r\u00e9cuse l\u2019option \u00ab\u00a0charismatique\u00a0\u00bb qui se r\u00e9f\u00e8re au don de l\u2019Esprit Saint comme si ce don \u00e9tait \u00e9tranger \u00e0 la vie humaine en ce sens que rien ne serait chang\u00e9 en l\u2019homme\u00a0; il y aurait simple juxtaposition, comme les fleurs dans un vase selon l\u2019image classique des ma\u00eetres spirituels. Pour saint Thomas la m\u00e9taphore qui \u00e9claire est d\u2019ordre vital \u2013 comme dans une greffe o\u00f9 la force de la racine permet au rameau greff\u00e9 de porter un fruit qui soit selon sa nature. C\u2019est l\u00e0 encore un rapport d\u2019accomplissement.  Les notions traditionnelles re\u00e7ues des philosophes (nature, vertu, disposition\u2026) sont reprises dans une dynamique nouvelle.<\/p>\n<p><strong>3.2. Le primat de la charit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Le commentaire de l\u2019\u00e9vangile de Jean le montre amplement, la morale chr\u00e9tienne est fond\u00e9e sur le seul et unique commandement\u00a0: l\u2019amour selon la mesure de Dieu, en grec, <em>agap\u00e8<\/em>, en latin, <em>caritas<\/em>. Le primat de la charit\u00e9 fait l\u2019unit\u00e9 de la vie chr\u00e9tienne\u00a0: tendue vers Dieu  elle a le r\u00e9alisme de l\u2019amour du prochain. La vie morale est amour du prochain,  fruit de l\u2019amour de Dieu. Si saint Thomas situe la grandeur de l\u2019homme dans l\u2019intelligence, il n\u2019ignore pas que les limites de son exercice sont d\u00e9pass\u00e9es par l\u2019amour qui est intuition et communion avec autrui pour la raison qu\u2019il est aim\u00e9 pour ce qu\u2019il est et doit \u00eatre. Commentant le <em>Cantique des cantiques<\/em> Thomas d\u2019Aquin note\u00a0: \u00ab\u00a0la th\u00e9ologie est orient\u00e9e vers l\u2019amour de charit\u00e9\u00a0\u00bb (Prologue). Lorsqu\u2019il parle de la sagesse, Saint Thomas note\u00a0: \u00ab\u00a0La sagesse implique la rectitude du jugement selon les raisons divines. Cette rectitude de jugement peut venir de deux fa\u00e7ons\u00a0; ou bien en raison de l\u2019usage parfait de la raison\u00a0; ou bien en raison d\u2019une certaine connaturalit\u00e9 avec les choses sur lesquelles porte le jugement. Ainsi en ce qui concerne la chastet\u00e9, celui qui apprend la science morale juge-t-il bien par suite d\u2019une enqu\u00eate rationnelle\u00a0; tandis que celui qui a l\u2019habitus de chastet\u00e9 en juge bien selon une certaine connaturalit\u00e9 avec elle. Ainsi donc, en ce qui regarde le divin, avoir un jugement correct, en vertu d\u2019une enqu\u00eate de la raison, rel\u00e8ve de la sagesse, qui est une vertu intellectuelle. Mais bien juger des choses divines\tpar mode de connaturalit\u00e9 rel\u00e8ve de la sagesse en tant qu\u2019elle est un don du Saint-Esprit\u00a0\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>, IIa IIae, q. 45 a. 2)<\/p>\n<p>De m\u00eame la d\u00e9marche intellectuelle n\u00e9cessaire \u00e0 un acte humain est accomplie dans la foi qui est lumi\u00e8re venue de Dieu. Et enfin, le dynamisme et la force de la vie qui surmonte l\u2019\u00e9preuve est donne l\u2019ambition de vivre pleinement. Rien de sacrificiel dans la morale de saint Thomas\u00a0!<\/p>\n<p>Or cette tension vers le bonheur par la voie de l\u2019amour repose sur une structure ontologique humaine de responsabilit\u00e9. La th\u00e9ologie morale repose donc sur une \u00e9tude de la nature humaine selon les exigences de la philosophie et de la science. La notion de vertu y joue un r\u00f4le essentiel. Elle ne s\u2019inscrit pas dans une morale de l\u2019obligation qui valorise l\u2019ob\u00e9issance pour elle-m\u00eame, mais dans une morale de l\u2019action o\u00f9 les actes pos\u00e9s par un \u00eatre humain le fa\u00e7onnent. La notion de vertu assume en effet la notion d\u2019<em>habitus <\/em>traduite souvent par \u00ab\u00a0disposition\u00a0\u00bb pour \u00e9viter le terme banal d\u2019habitude. <em>Habitus<\/em>, du verbe <em>habere<\/em> qui signifie avoir, correspond pour une part \u00e0 ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui l\u2019acquis par opposition \u00e0 l\u2019inn\u00e9. L\u2019habitus est une aptitude acquise\u00a0; la notion prend un sens particulier en morale avec le terme vertu qui d\u00e9signe la qualit\u00e9 d\u2019un \u00eatre pour son action. Disposition pour bien agir, la vertu est la force qui qualifie pour l\u2019action et rend le sujet capable de la r\u00e9aliser\u00a0: \u00abLe mot de vertu d\u00e9signe une certaine perfection de la puissance. Or on consid\u00e8re toujours la vertu d\u2019une chose principalement par rapport \u00e0 sa fin. Mais la fin pour une puissance c\u2019est l\u2019acte. Par cons\u00e9quent on dit qu\u2019une puissance est parfaite suivant qu\u2019elle est d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 son acte. Or il y a des puissances qui sont par elles-m\u00eames d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 leurs actes. Telles sont les puissances naturelles actives. C\u2019est pourquoi l\u2019on dit qu\u2019elles sont par elles-m\u00eames des vertus &#8211; mais les puissances raisonnables, qui sont les puissances propres de l\u2019homme ne sont pas d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 une seule chose ; elles se pr\u00eatent de fa\u00e7ons ind\u00e9termin\u00e9es \u00e0 plusieurs choses. Or c\u2019est par le moyen des habitus qu\u2019elles sont d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 certains actes, comme nous l\u2019avons montr\u00e9. Et voil\u00e0 pourquoi les vertus humaines sont des habitus.\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>, Ia IIae q. 55, a. 1). \tCette disposition est diverse selon les situations et selon les actions \u00e0 accomplir. Ainsi la  vertu est li\u00e9e \u00e0 une action et un objet. On parle donc des vertus de la vie active et des vertus de la vie contemplative, des vertus de l\u2019intellectuel et des vertus du sportif, des vertus de l\u2019ing\u00e9nieur et des vertus du commercial&#8230;. l\u2019important est que chacun agisse selon ce qu\u2019il est car pour saint Thomas, c\u2019est en agissant que l\u2019homme r\u00e9alise le projet du cr\u00e9ateur. \u00abComme la substance de Dieu s\u2019identifie \u00e0 son action, la supr\u00eame ressemblance de l\u2019homme avec Dieu se r\u00e9alise dans son action. De l\u00e0 vient [&#8230;] que la f\u00e9licit\u00e9 ou la b\u00e9atitude par laquelle l\u2019homme atteint le supr\u00eame degr\u00e9 de conformit\u00e9 avec Dieu, et qui est la fin de la vie humaine consiste dans une activit\u00e9.\u00bb (<em>Ibid<\/em>., a. 3). Cette activit\u00e9 est donc l\u2019expression de la charit\u00e9 dans toutes les dimensions qui viennent des comp\u00e9tences qui forment un tout dans l\u2019unit\u00e9 en devenir de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Sans doute faut-il pr\u00e9ciser la mani\u00e8re dont les vertus se forment et se fortifient. L\u2019exp\u00e9rience l\u2019enseigne : la croissance des <em>habitus<\/em> vient de l\u2019exercice. Saint Thomas a constat\u00e9 que les habitus naturels croissent par les actes pos\u00e9s : l\u2019entra\u00eenement fait le sportif ! Le travail le bon \u00e9tudiant ! Il en va de m\u00eame de toutes les vertus. Pourtant il faut ici distinguer entre celles qui sont de l\u2019ordre de la nature et celles qui sont de l\u2019ordre de la gr\u00e2ce. La foi, l\u2019esp\u00e9rance et la charit\u00e9, ou vertus th\u00e9ologales, sont dites infuses parce qu\u2019elles viennent de l\u2019initiative de Dieu. En effet, parce que l\u2019homme n\u2019est pas de lui-m\u00eame au niveau de ce \u00e0 quoi Dieu l\u2019appelle, il faut qu\u2019ils viennent du dehors\u00a0: \u00abLa vertu de l\u2019homme ordonn\u00e9e au bien qui est mesur\u00e9 selon l\u2019ordre de la r\u00e8gle de la raison humaine, peut \u00eatre caus\u00e9e par des actes humains, en tant que ces actes proc\u00e8dent de la raison sous le pouvoir et la r\u00e8gle de laquelle se r\u00e9alise le bien envisag\u00e9. Au contraire, la vertu qui ordonne l\u2019homme au bien mesur\u00e9 par la loi divine et non plus par la raison humaine, cette vertu ne peut \u00eatre caus\u00e9e par des actes humains, dont le principe est la raison ; mais elle est caus\u00e9e en nous uniquement par l\u2019op\u00e9ration divine.\u00bb (Ia IIae, q. 63, a. 2). Mais cette origine n\u2019est pas une caution pour l\u2019inaction ; au contraire, un don est source d\u2019une vie personnelle et un appel \u00e0 la responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>3.3. Une morale de la responsabilit\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>De la maxime tir\u00e9e du livre de la Sagesse, \u00ab\u00a0Dieu a remis l\u2019homme \u00e0 son propre conseil\u00a0\u00bb, saint Thomas a conclu \u00e0 l\u2019importance du jugement personnel dans l\u2019action, dont principe est une prise de d\u00e9cision o\u00f9 interagissent trois \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n<p>Le premier est de l\u2019ordre de la connaissance au plan scientifique, c\u2019est-\u00e0-dire selon les trois crit\u00e8res de la science : objectivit\u00e9, classification ou expression dans des lois et enfin universalit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me est que l\u2019action morale doit \u00eatre concr\u00e8te et donc fond\u00e9e sur l\u2019exigence de la connaissance de la situation. La situation est toujours neuve car si les m\u00eames causes produisent toujours les m\u00eames effets, la situation change d\u2019une personne \u00e0 une autre, d\u2019un contexte \u00e0 un autre\u2026 La d\u00e9cision est toujours singuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment est l\u2019engagement personnel dans la d\u00e9cision prise. En effet, tous les \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sents ne suffisent pas \u00e0 d\u00e9terminer une d\u00e9cision\u00a0; elle  n\u2019est pas une d\u00e9cision automatique, comme pour une machine, mais une d\u00e9cision qui s\u2019inscrit dans une relation. La d\u00e9cision est personnelle. Aussi le point de vue de l\u2019\u00e9thique selon saint Thomas n\u2019est pas d\u2019abord d\u2019imposer une loi et de valoriser la soumission, mais de permettre au sujet moral de prendre une d\u00e9cision qui tienne compte de la loi tant dans la science que dans la soci\u00e9t\u00e9, mais surtout de faire avancer un projet qui est celui de la vie. L\u2019\u00e9thique n\u2019a pas pour but de b\u00e2tir un \u00e9difice l\u00e9gislatif contraignant, mais d\u2019ouvrir un chemin. Or ce chemin consiste \u00e0 d\u00e9cider au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9vidence imm\u00e9diate et donc de mettre en \u0153uvre une certaine esp\u00e9rance. Il s\u2019agit de se tenir dans la r\u00e9alit\u00e9, parce que la d\u00e9cision prise dans tel ou tel cas n\u2019est que la mise en \u0153uvre d\u2019une d\u00e9cision premi\u00e8re, souvent extr\u00eame, pour se situer au c\u0153ur de la condition humaine dans un combat contre le mal qui la ronge et la d\u00e9nature. Le lieu de la morale est tout \u00e0 la fois observation et interrogation, critique et v\u00e9rification, m\u00e9moire et invention\u2026 dans la tension entre ces deux exigences se d\u00e9ploie une route ou le souci est l\u2019accompagnement de la responsabilit\u00e9 que l\u2019on prend. La v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas chose fig\u00e9e\u00a0; elle est travail et donc enfantement d\u2019une relation qui est fond\u00e9e sur la confiance.<\/p>\n<p>Ces remarques fondent le propre de la morale qui n\u2019est pas une ob\u00e9issance aveugle, mais une prise de responsabilit\u00e9. La dimension surnaturelle de l\u2019existence chr\u00e9tienne est un accomplissement de l\u2019exigence naturelle. Peut-\u00eatre y a-t-il l\u00e0 l\u2019originalit\u00e9 de l\u2019apport de saint Thomas \u00e0 la morale chr\u00e9tienne\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Conclusion <\/strong><\/p>\n<p>Saint Thomas est un ma\u00eetre ; il est un ma\u00eetre parmi d\u2019autres. Mais comme il exerce sa ma\u00eetrise d\u2019une certaine mani\u00e8re, il est donc un mod\u00e8le pour se r\u00e9f\u00e9rer aux Anciens &#8211; et donc \u00e0 lui-m\u00eame puisque temps est pass\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9versible. Cette mani\u00e8re n\u2019est ni servile, ni r\u00e9p\u00e9titive, ni paresseuse. Elle peut alors devenir cr\u00e9atrice. Dans la formule classique \u00abma\u00eetre et mod\u00e8le\u00bb chaque terme est corrig\u00e9 par l\u2019autre et l\u2019expression contrast\u00e9e invite \u00e0 aller \u00e0 la racine de la pens\u00e9e de saint Thomas.<\/p>\n<p>Celle-ci proc\u00e8de \u00e0 partir d\u2019une interrogation. Saint Thomas a construit son argumentation \u00e0 partir de questions. Il faut \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 saint Thomas en sachant poser des questions. Les vraies questions &#8211; celles pour lesquelles il n\u2019y a pas de r\u00e9ponse toute faite. Ce qui implique un espace de libert\u00e9 pour la r\u00e9flexion, la proposition, l\u2019argumentation et la d\u00e9couverte de ce qui est neuf. L\u2019actualit\u00e9 de saint Thomas vient de son art de poser des questions et ne pas se contenter de la r\u00e9p\u00e9tition de r\u00e9ponses acquises.<\/p>\n<p>Cette attitude n\u2019est pas d\u00e9mission, bien au contraire, elle r\u00e9pond \u00e0 ce que J\u00e9sus a demand\u00e9 \u00e0 ses disciples : de ne donner \u00e0 personne le titre de ma\u00eetre, puisque l\u2019Esprit Saint remplit ce r\u00f4le, donn\u00e9 par le Ressuscit\u00e9, l\u2019Envoy\u00e9 du P\u00e8re.<\/p>\n<p>Bibliographie<\/p>\n<p>Saint Thomas d\u2019Aquin, \u0152uvres traduites en fran\u00e7ais aux \u00e9ditions du Cerf,<\/p>\n<p><em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>,<\/p>\n<p><em>Somme contre les Gentils<\/em>,<\/p>\n<p><em>Commentaire des Ecritures<\/em>\u00a0: \u00e9vangile de Jean et \u00e9p\u00eetre aux Romains.<\/p>\n<p>Etienne Gilson, <em>Le Thomisme<\/em>, Paris, Vrin,<\/p>\n<p>Marie-Dominique Chenu, <em>La Th\u00e9ologie comme science au XIIIe si\u00e8cle<\/em>, Paris, Vrin, 1957, 3<sup>e<\/sup> \u00e9dit.<\/p>\n<p>Marie-Dominique Chenu, <em>Introduction \u00e0 l\u2019\u00e9tude de Saint Thomas d\u2019Aquin<\/em>, Paris, Vrin, 1974\u00a0; 3<sup>e<\/sup> \u00e9dition<\/p>\n<p>Marie-Dominique Chenu, <em>Saint Thomas d\u2019Aquin et la th\u00e9ologie<\/em>, Paris, Seuil, 1959.<\/p>\n<p>Ghislain <em>Lafont<\/em>, <em>Structures et m\u00e9thode dans la Somme th\u00e9ologique<\/em>, Descl\u00e9e de Brouwer, Bruges, 1961.<\/p>\n<p>Otto Hermann Pesch, <em>Thomas d\u2019Aquin<\/em>. Grandeur et limites de la th\u00e9ologie m\u00e9di\u00e9vale, trad. fr., \u00ab\u00a0Cogitatio Fidei\u00a0177\u00a0\u00bb, Paris, \u00e9dit. du Cerf, 1994.<\/p>\n<p>G\u00e9ry Prouvost, <em>Thomas d\u2019Aquin et les thomismes<\/em>, \u00ab\u00a0Cogitatio Fidei\u00a0195\u00a0\u00bb, Paris, \u00e9dit. du Cerf, 1996.<\/p>\n<p><em>Conf\u00e9rence \u2013 Prouilhe 2024<\/em><\/p>\n<p><strong>Saint Thomas d\u2019Aquin\u00a0: ma\u00eetre et mod\u00e8le<\/strong><\/p>\n<p>Quand on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 saint Thomas, on ne peut pas ignorer qu\u2019il y a diverses mani\u00e8res d\u2019interpr\u00e9ter les textes de saint Thomas et donc une grande ambigu\u00eft\u00e9 \u00e0 parler de thomisme. Le sens du terme est aujourd\u2019hui marqu\u00e9 par la d\u00e9cision du pape L\u00e9on XIII de d\u00e9clarer Thomas d\u2019Aquin \u00abdocteur commun\u00bb de l\u2019Eglise \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle (encyclique <em>Aeterni Patris<\/em>, 1879). L\u00e9on XIII avait compris que les difficult\u00e9s de l\u2019Eglise venaient pour une part essentielle de son manque de vigueur dans la pens\u00e9e th\u00e9ologique. Il a donc voulu promouvoir les \u00e9tudes rigoureuses\u00a0: \u00e9tude de la Bible, mais aussi de la philosophie pour donner force \u00e0 la th\u00e9ologie. Il a pris l\u2019initiative de proposer saint Thomas pour cette mission. Il allait \u00e0 l\u2019encontre de la pesanteur pi\u00e9tiste de son temps. Il allait \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une tradition spiritualiste marqu\u00e9e par une philosophie \u00e9clectique o\u00f9 les exigences universitaires n\u2019\u00e9taient pas honor\u00e9es. De fait, sa d\u00e9cision a suscit\u00e9 un grand essor du travail th\u00e9ologique, relay\u00e9e par les forces intellectuelles que repr\u00e9sentaient les Universit\u00e9s, comme l\u2019Universit\u00e9 catholique de Louvain, ou les maisons de formation des J\u00e9suites et des Dominicains. Malheureusement, le climat qui pr\u00e9sidait \u00e0 l\u2019intention de L\u00e9on XIII a chang\u00e9 au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Le pouvoir \u00e0 \u00e9t\u00e9 pris par ceux que les historiens appellent les catholiques intransigeants, d\u00e9sireux de restaurer la chr\u00e9tient\u00e9. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 saint Thomas est devenue une arme dans la d\u00e9fense de la citadelle-Eglise comprise comme assi\u00e9g\u00e9e par la puissance de destruction du mal. Le thomisme est devenu l\u2019instrument de la discipline de la pens\u00e9e. Cette mani\u00e8re r\u00e9ductrice, illustr\u00e9e par la publication des vingt-quatre th\u00e8ses thomistes, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sastreuse. En premier lieu, dans le monde chr\u00e9tien, les esprits exigeants et soucieux de penser vraiment se sont d\u00e9tourn\u00e9s de l\u2019Eglise. En second lieu, les intellectuels chr\u00e9tiens ont souffert sous la f\u00e9rule de cette m\u00e9thode en tout oppos\u00e9e \u00e0 la d\u00e9marche universitaire. En outre, les intellectuels non chr\u00e9tiens ont vu dans cette attitude une raison de se d\u00e9tourner de l\u2019enseignement de l\u2019Eglise, d\u2019autant que cette attitude a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la source de pers\u00e9cutions \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ceux dont la philosophie \u00e9tait explicitement ou implicitement ordonn\u00e9e \u00e0 la foi (Blondel, Bergson et leurs disciples, par exemple).<\/p>\n<p>Fort heureusement, il y a eu des esprits courageux et lucides pour acc\u00e9der \u00e0 saint Thomas lui-m\u00eame et, trouvant \u00e0 son contact une vie intellectuelle et une pens\u00e9e de tr\u00e8s haute qualit\u00e9, ont travaill\u00e9 et ont produit une oeuvre importante, en revenant \u00e0 saint Thomas par-del\u00e0 les commentateurs. Cet effort s\u2019est fait dans deux directions. La premi\u00e8re est celle d\u2019une relecture de saint Thomas. Elle est illustr\u00e9e par la figure embl\u00e9matique du P\u00e8re Dominique Chenu qui a inscrit saint Thomas dans le contexte de la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale. Par del\u00e0 les commentateurs, il s\u2019agissait de revenir au texte m\u00eame et de le lire avec les m\u00e9thodes historiques, textuelles et critiques qui s\u2019imposaient. C\u2019\u00e9tait ruiner l\u2019attitude des catholiques intransigeants. Le P\u00e8re Chenu a \u00e9t\u00e9 suspect\u00e9 et censur\u00e9 par les thomistes de Rome (et d\u2019ailleurs). La seconde voie est celle de ceux qui ont puis\u00e9 dans saint Thomas une orientation philosophique d\u00e9velopp\u00e9e sur un autre mode. Les j\u00e9suites ont ouvert la voie, en montrant comment la philosophie moderne pouvait prolonger les options de saint Thomas. Une figure \u00e9minente est celle du P\u00e8re Mar\u00e9chal, j\u00e9suite qui fut l\u2019inspirateur de th\u00e9ologiens comme Karl Rahner. On peut aussi rattacher \u00e0 cette mani\u00e8re des la\u00efcs comme Jacques Maritain &#8211; apr\u00e8s sa s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019Action fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>La situation actuelle continue d\u2019\u00eatre m\u00eal\u00e9e. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 saint Thomas est ambigu\u00eb. Certains poursuivent \u00e0 partir de saint Thomas une politique intellectuelle anti-moderne, trouvant dans saint Thomas des th\u00e8ses oppos\u00e9es \u00e0 la s\u00e9cularisation. Les s\u00e9minaires int\u00e9gristes et traditionalistes qui se sont r\u00e9cemment fond\u00e9s se nourrissent de ce thomisme \u00e9troit et autoritaire. D\u2019autres essaient de renouer avec l\u2019inspiration originaire du Fr\u00e8re pr\u00eacheur. Le discernement n\u2019est pas ais\u00e9, parce que les deux attitudes peuvent se m\u00ealer dans les m\u00eames institutions et parfois chez les m\u00eames personnes.<\/p>\n<p>Pour avancer dans la r\u00e9flexion, il me semble opportun d\u2019analyser une formule classique qui dit que saint Thomas d\u2019Aquin est \u00abun ma\u00eetre et un mod\u00e8le\u00bb. Elle est pr\u00e9sente dans l\u2019encyclique de Jean-Paul II qui dit : \u00ab<em>Saint Thomas a toujours \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 \u00e0 juste titre comme un ma\u00eetre de pens\u00e9e et le mod\u00e8le d\u2019une fa\u00e7on correcte de faire  de la th\u00e9ologie\u00bb (Fides et ratio,<\/em> \u00a7 43). L\u2019\u00e9loge contenu dans l\u2019emploi du mot \u00abmod\u00e8le\u00bb signifie que la m\u00e9thode de Thomas d\u2019Aquin est toujours actuelle.  Dire que saint Thomas est un mod\u00e8le signifie que l\u2019on admire ce que saint Thomas a fait et qu\u2019on s\u2019inspire de son exemple pour avancer sur d\u2019autres chemins, puisque le temps pr\u00e9sent ne saurait se confondre avec le temps pass\u00e9. Par contre, dire que saint Thomas est un \u00abma\u00eetre\u00bb signifie que ce n\u2019est pas seulement la mani\u00e8re de Thomas d\u2019Aquin qu\u2019il convient de mettre en oeuvre, mais sa pens\u00e9e. Ses options fondamentales et ses conclusions, doivent \u00eatre tenues pour vraies, vraies en leur temps, aujourd\u2019hui et toujours.  Pour se situer dans ce d\u00e9bat, il faut consid\u00e9rer plus attentivement ce que fut l\u2019oeuvre de saint Thomas. Nous rel\u00e8verons trois points. Saint Thomas a lu Aristote ; ensuite, saint Thomas a dialogu\u00e9 avec les philosophies n\u00e9es et grandies hors du champ de la chr\u00e9tient\u00e9 ; enfin, saint Thomas a li\u00e9 sa philosophie \u00e0 sa mission de pr\u00eacheur.<\/p>\n<p><strong><em>1. Saint Thomas mod\u00e8le<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La chr\u00e9tient\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale \u00e9tait entr\u00e9e dans un long sommeil d\u00fb \u00e0 l\u2019effondrement de la culture. Le mouvement d\u2019\u00e9change avec l\u2019Orient, l\u2019essor \u00e9conomique qui a commenc\u00e9 au douzi\u00e8me si\u00e8cle et les fondations d\u2019\u00e9coles ou de centres d\u2019\u00e9tudes ont permis un essor intellectuel, li\u00e9 \u00e0 la lecture des Anciens. Dans ce mouvement intellectuel, les textes d\u2019Aristote ont \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9s. D\u2019abord Aristote en tant que ma\u00eetre de logique, puis Aristote comme ma\u00eetre de sciences naturelles et enfin Aristote comme ma\u00eetre en philosophie. Ces trois aspects bouleversaient la vision du monde. Face \u00e0 cette nouveaut\u00e9, la premi\u00e8re r\u00e9action a \u00e9t\u00e9 d\u2019interdire la lecture d\u2019Aristote, consid\u00e9rant que la lecture de cet auteur pa\u00efen \u00e9tait dangereuse pour la foi. En effet, dans une chr\u00e9tient\u00e9 marqu\u00e9e par la tradition augustinienne, lire Aristote, c\u2019\u00e9tait assumer des th\u00e8ses qui contredisaient l\u2019enseignement habituel de l\u2019Eglise. Reconna\u00eetre que saint Thomas a lu Aristote revient donc \u00e0 honorer une attitude qui rompait avec une certaine mani\u00e8re de concevoir la tradition. Prendre saint Thomas pour mod\u00e8le en la mati\u00e8re, c\u2019est adopter  une attitude cr\u00e9atrice. C\u2019est prendre le parti de savoir que la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas enclose dans un corpus de textes qui font partie de l\u2019h\u00e9ritage re\u00e7u, pour reconna\u00eetre que la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est le monopole de personne et qu\u2019il convient donc de prendre partout la v\u00e9rit\u00e9, comme le dit Jean-Paul II\u00a0: \u00ab\u00a0Intimement convaincu que \u201c<em>omne verum a quocumque dicatur a Spiritu Sancto est<\/em>\u201d (\u201ctoute v\u00e9rit\u00e9 dite par qui que ce soit vient de l\u2019Esprit Saint\u201d), saint Thomas aima la v\u00e9rit\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. Il la chercha partout o\u00f9 elle pouvait se manifester, en mettant le plus possible en \u00e9vidence son universalit\u00e9\u00bb (<em>Fides et ratio<\/em>, \u00a7 44, p. 72).<\/p>\n<p>Une des difficult\u00e9s de la lecture d\u2019Aristote venait du fait qu\u2019il \u00e9tait connu par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un certain nombre d\u2019auteurs m\u00e9di\u00e9vaux qui avaient m\u00eal\u00e9s \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019Aristote leurs propres conceptions de Dieu, de la nature, de la vie et de l\u2019homme. De ce point de vue, la m\u00e9thode de saint Thomas fonde l\u2019exigence universitaire,  soucieuse de retrouver la pens\u00e9e du ma\u00eetre dans sa puret\u00e9. C\u2019est au nom d\u2019Aristote que saint Thomas a critiqu\u00e9 ses commentateurs, se fondant sur une critique \u00e0 la fois externe (en cherchant des traductions plus fid\u00e8les) et interne (en retrouvant la logique et la coh\u00e9rence d\u2019une pens\u00e9e). La controverse avec les philosophes arabes (Averro\u00e8s et Avicenne) ou juifs (Ma\u00efmonide) devient dans cet esprit un  dialogue. Pour saint Thomas, l\u2019argument d\u2019autorit\u00e9 ne suffit pas, parce qu\u2019il ne r\u00e9pond pas au v\u0153u de l\u2019intelligence et pour cela recourir aux raisons. Pour le comprendre nous pouvons citer quelques textes de saint Thomas, o\u00f9 il justifie sa m\u00e9thode : \u00ab<em>Lorsque le d\u00e9bat est un d\u00e9bat d\u2019\u00e9cole, \u201cmagistral\u201d, non pour rejeter une erreur, mais pour instruire les auditeurs et les conduire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019intelligence de la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019on enseigne ; alors, il faut s\u2019appuyer sur des raisons qui recherchent la racine de la v\u00e9rit\u00e9, qui fassent savoir comment est vrai ce qui est dit. Autrement, si le ma\u00eetre d\u00e9termine une question par des autorit\u00e9s nues, l\u2019auditeur sera certes assur\u00e9 que la chose est ainsi, mais il n\u2019acquerra rien en fait de science et d\u2019intelligence, et il s\u2019en ira vide\u00bb <\/em>(<em>Quodlibet<\/em> IV, a. 3, n. 18 &#8211; traduction fran\u00e7aise dans la pr\u00e9face de la <em>Somme th\u00e9ologique<\/em>, Paris, \u00e9ditions du Cerf, 1984.).  L\u2019autorit\u00e9 ne suffit pas. Il faut que la conclusion soit \u00e9tablie en raison, d\u00e9montr\u00e9e au sens de la logique aristot\u00e9licienne.  Cette attitude vaut m\u00eame pour l\u2019Ecriture, dont saint Thomas dit que l\u2019interpr\u00e9tation doit reposer sur le sens litt\u00e9ral, li\u00e9 au sens naturel des mots.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9thode am\u00e8ne \u00e0 lire de mani\u00e8re critique les textes faisant autorit\u00e9. Ainsi lorsqu\u2019il lit saint Augustin,  saint Thomas distingue entre la v\u00e9rit\u00e9 de foi qu\u2019il enseigne et la philosophie qui le caract\u00e9risait &#8211; en l\u2019occurrence la philosophie platonicienne. Il pouvait donc honorer saint Augustin et r\u00e9cuser la philosophie qui pr\u00e9sidait \u00e0 la mise en oeuvre de sa pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Le travail de la raison consiste donc pour saint Thomas \u00e0 penser et \u00e0 repenser ce qui a \u00e9t\u00e9 dit par d\u2019autres avant lui. \u00ab Consulter les auteurs ant\u00e9rieurs est n\u00e9cessaire pour \u00e9clairer la question et \u00e9claircir les doutes. De m\u00eame qu\u2019au tribunal on ne peut prononcer de jugement sans avoir entendu les raisons des deux parties, de m\u00eame celui qui s\u2019occupe de philosophie arrivera plus facilement \u00e0 une solution, s\u2019il conna\u00eet la pens\u00e9e et les doutes de divers auteurs\u00bb (III <em>M\u00e9taphysique<\/em>, lec. 1). Une telle attitude valorise la raison qui est le bien commun de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode consiste donc \u00e0 \u00e9couter les auteurs anciens : \u00ab Quiconque veut sonder la v\u00e9rit\u00e9 est aid\u00e9 de deux mani\u00e8res par les autres. Nous recevons un secours direct de ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9. Si chacun des penseurs ant\u00e9rieurs a trouv\u00e9 une parcelle de v\u00e9rit\u00e9, ces trouvailles, r\u00e9unies en un tout, sont pour le chercheur qui vient apr\u00e8s eux, un moyen puissant d\u2019arriver \u00e0 une connaissance plus compr\u00e9hensive de la v\u00e9rit\u00e9. Les penseurs sont, en outre, aid\u00e9s indirectement par leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs en ce que les erreurs de ceux-ci fournissent aux autres l\u2019occasion de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 par une r\u00e9flexion plus s\u00e9rieuse. Il convient donc que nous soyons reconnaissants \u00e0 tous ceux qui nous ont aid\u00e9s \u00e0 conqu\u00e9rir le bien de la v\u00e9rit\u00e9\u00bb (II<em> M\u00e9taphysique,<\/em> lec. 1). Cette m\u00e9thode est universelle, aussi, pour saint Thomas, la lecture des auteurs non-chr\u00e9tiens est  n\u00e9cessaire au chr\u00e9tien en qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9, parce qu\u2019il  peut apprendre d\u2019eux.  Ainsi, pour se justifier aupr\u00e8s des religieux qui lui reprochaient de puiser dans Aristote, il \u00e9crit \u00e0 son propos ce qui vaut aussi pour les philosophes arabes : \u00abPeu importe ce qu\u2019a pens\u00e9 un philosophe, c\u2019est la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est ce qui est, ce que nous devons chercher en lui\u00bb (<em>ibid.<\/em>).<\/p>\n<p>On entre ainsi dans le d\u00e9bat qui caract\u00e9rise la vie universitaire. Le d\u00e9bat doit \u00eatre conduit de mani\u00e8re \u00e0 accueillir ce que dit l\u2019adversaire, car c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 lui que l\u2019on avance : \u00abSi quelqu\u2019un veut \u00e9crire contre mes solutions, il me sera tr\u00e8s agr\u00e9able. Il n\u2019est, en effet, aucune meilleure mani\u00e8re de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9 et de r\u00e9futer l\u2019erreur que d\u2019avoir \u00e0 se d\u00e9fendre contre les opposants. [&#8230;] Il faut aimer l\u2019un et l\u2019autre, celui dont nous adoptons l\u2019opinion et celui dont nous nous s\u00e9parons ; car l\u2019un et l\u2019autre s\u2019appliqu\u00e8rent \u00e0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9, et l\u2019un et l\u2019autre sont nos collaborateurs\u00bb (XII <em>M\u00e9taphysique,<\/em> lec. 9). Le dialogue des philosophes s\u2019inscrit enfin dans un processus de progr\u00e8s : \u00abIl est naturel \u00e0 l\u2019esprit humain d\u2019arriver par degr\u00e9s de l\u2019imparfait au parfait. C\u2019est pourquoi nous voyons dans les sciences sp\u00e9culatives que ceux qui ont philosoph\u00e9 les premiers ont laiss\u00e9 des r\u00e9sultats imparfaits, qui ont ensuite \u00e9t\u00e9 rendus plus parfaits par leurs successeurs\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>, Ia IIae, q. 97, a. 1).<\/p>\n<p>Mais c\u2019est l\u00e0 chose probl\u00e9matique pour la philosophie aujourd\u2019hui : est-ce que l\u2019int\u00e9gration de la r\u00e9flexion dans un propos th\u00e9ologique appuy\u00e9 sur une r\u00e9v\u00e9lation ne  d\u00e9nature pas l\u2019usage de la raison naturelle ? R\u00e9pondre \u00e0 cette question implique que l\u2019on pr\u00e9cise ce que l\u2019on entend par raison et par r\u00e9v\u00e9lation et quelles sont les relations que l\u2019on place entre ces deux sources de savoir.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de saint Thomas ne consiste pas seulement \u00e0 commenter les textes fondateurs de la pens\u00e9e. Elle est exemplaire, parce qu\u2019elle consiste en des \u0153uvres de synth\u00e8se, que l\u2019on appelle, dans le latin m\u00e9di\u00e9val, <em>summa<\/em>. L\u2019intention d\u2019une <em>somme<\/em> est de pr\u00e9senter de mani\u00e8re organique le contenu de la foi.  Les deux grandes Sommes  permettent de comprendre la mani\u00e8re dont la raison est honor\u00e9e. L\u2019\u0153uvre la plus c\u00e9l\u00e8bre est la <em>Somme de th\u00e9ologie<\/em> qui a servi de manuel pour l\u2019enseignement de la th\u00e9ologie depuis le quinzi\u00e8me si\u00e8cle dans les \u00e9coles marqu\u00e9es par l\u2019influence de saint Thomas. L\u2019oeuvre la plus significative est la <em>Somme contre les Gentils &#8211; <\/em>le terme de Gentils d\u00e9signe ceux qui sont hors de l\u2019Eglise. L\u2019intention du livre est d\u2019exposer la pens\u00e9e chr\u00e9tienne \u00e0 des non-chr\u00e9tiens. Le principe de l\u2019argumentation est qu\u2019il convient de discuter avec autrui en s\u2019appuyant sur ce qu\u2019il reconna\u00eet comme source de v\u00e9rit\u00e9. Avec un chr\u00e9tien, on se fonde sur la tradition chr\u00e9tienne ; avec un h\u00e9r\u00e9tique, on discute \u00e0 partir des Ecritures et des parties de la tradition qu\u2019il reconna\u00eet. Avec un juif, on discute \u00e0 partir des Ecritures canoniques du juda\u00efsme, l\u2019Ancien Testament. Avec un autre, musulman ou pa\u00efen,  on ne peut discuter qu\u2019\u00e0 partir de l\u2019usage de la raison. Le <em>Contra Gentiles<\/em> se b\u00e2tit \u00e0 partir de ce que la  raison naturelle reconna\u00eet comme vrai. La raison est ici celle des philosophes, en faisant attention au fait que le terme de philosophie d\u00e9signe au Moyen \u00c2ge, ce que nous appelons aujourd\u2019hui sciences naturelles et philosophie, dans un contexte o\u00f9 Dieu est omnipr\u00e9sent dans la culture.<\/p>\n<p>On ne peut se contenter de voir en Thomas d\u2019Aquin un mod\u00e8le, en se tenant respectueusement \u00e0 distance, il faut entrer dans la pens\u00e9e m\u00eame de Thomas d\u2019Aquin en mati\u00e8re de conception des relations entre la raison et la foi.<\/p>\n<p><strong><em>2. Saint Thomas ma\u00eetre <\/em><\/strong><\/p>\n<p>On se contentera ici d\u2019indiquer quelques \u00e9l\u00e9ments qui sont incontest\u00e9s. Le premier est l\u2019usage valoris\u00e9 de la raison ; le second est dans le d\u00e9veloppement d\u2019un certain nombre de th\u00e8mes ; le troisi\u00e8me est dans l\u2019inach\u00e8vement m\u00eame de l\u2019\u0153uvre de synth\u00e8se.<\/p>\n<p><strong>2.1. La valeur de la raison<\/strong><\/p>\n<p><strong>1.<\/strong> Les textes cit\u00e9s plus haut ont montr\u00e9 la mani\u00e8re de saint Thomas. Elles attestent qu\u2019il avait une grande estime de la raison. On a pu parler d\u2019un intellectualisme de saint Thomas.  Au-del\u00e0 de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du terme qui comme tous les mots qui finissent par \u00ab-isme\u00bb est p\u00e9joratif, il est clair que pour saint Thomas la grandeur de l\u2019homme vient de son intelligence. C\u2019est par l\u2019intelligence que l\u2019homme est sup\u00e9rieur aux animaux. L\u2019intelligence de l\u2019homme est en effet ouverte sur l\u2019infini et sur la gratuit\u00e9.<\/p>\n<p>Le terme de raison n\u2019est pas toute l\u2019intelligence. Il d\u00e9signe la fonction discursive de l\u2019intelligence distingu\u00e9e de sa fonction intuitive. La raison est la puissance de l\u2019intelligence conduisant un processus d\u2019abstraction et ensuite de progression d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 une autre, par un encha\u00eenement rigoureux, appel\u00e9 raisonnement.<\/p>\n<p>Le mot raison s\u2019emploie en un autre sens.  Les raisons sont des v\u00e9rit\u00e9s  sur lesquelles on s\u2019appuie pour avancer dans la pens\u00e9e, pour en d\u00e9montrer ou en d\u00e9couvrir d\u2019autres.<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> Cette estime de la raison est fond\u00e9e sur une philosophie de la nature,  o\u00f9 appara\u00eet une conviction qui joue dans la pens\u00e9e de Thomas d\u2019Aquin un r\u00f4le important. Elle est puis\u00e9e dans le livre grec de la Sagesse qui affirme que Dieu a tout dispos\u00e9 ou cr\u00e9\u00e9 \u00ab\u00a0avec nombre, mesure et poids\u00a0\u00bb en employant les trois termes grecs significatifs de la vision scientifique du monde (<em>arithmos, metron, statmos<\/em>) ; pour saint Thomas, \u00e0 l\u2019\u00e9cole du Sage,  le r\u00e9el est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de raison. Les choses ne constituent pas un chaos, mais selon la tradition grecque un <em>kosmos<\/em>, un tout ordonn\u00e9 et sens\u00e9. La raison est donc \u00e0 l\u2019intime des choses. Le mot <em>logos<\/em> convient ici pour dire que l\u2019esprit de l\u2019homme d\u00e9sire atteindre l\u2019intelligibilit\u00e9 et la nature m\u00eame des \u00eatres. En ce sens saint Thomas h\u00e9rite de l\u2019optimisme de la pens\u00e9e grecque et de sa confiance pour b\u00e2tir une vision de l\u2019homme \u2013 et donc une morale \u2013 fond\u00e9e sur l\u2019estime de l\u2019\u0153uvre de Dieu.<\/p>\n<p><strong>3.<\/strong> Une telle position implique une conception du r\u00f4le de la raison : l\u2019intelligence est une capacit\u00e9 de saisir le r\u00e9el. Le labeur de l\u2019intelligence n\u2019est pas vain. Il permet une p\u00e9n\u00e9tration de l\u2019intime de la r\u00e9alit\u00e9, selon  l\u2019\u00e9tymologie qu\u2019il donne du mot intelligence : <em>intus-legere<\/em>. Lire \u00e0 l\u2019intime de la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire percer les apparences qui peuvent \u00eatre trompeuses. La philosophie de la connaissance est ainsi r\u00e9solument confiante : ce qui est vu, c\u2019est ce qui se donne \u00e0 voir et donc ce qui est compris, c\u2019est son \u00eatre et pas seulement son apparence. Sur ce point le rationalisme de saint Thomas correspond \u00e0 une science certaine d\u2019elle-m\u00eame. Les sens portent \u00e0 l\u2019esprit une information qui par la m\u00e9diation de l\u2019abstraction permettent d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame. La v\u00e9rit\u00e9 est <em>adaequatio rei et intellectus<\/em>.<\/p>\n<p>Une telle philosophie optimiste permet de comprendre la mani\u00e8re dont la th\u00e9ologie est construite : comme une oeuvre de la raison qui argumente et qui, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019argumentation, p\u00e9n\u00e8tre plus avant dans la compr\u00e9hension de ce que Dieu a r\u00e9v\u00e9l\u00e9. La philosophie morale est enracin\u00e9e dans la connaissance de la nature et celle-ci est ouverte sur la grandeur de l\u2019homme, de m\u00eame que l\u2019ordre naturel ouvert sur l\u2019ordre surnaturel.<\/p>\n<p><strong>2.2. La m\u00e9taphysique<\/strong><\/p>\n<p>Le terme de m\u00e9taphysique re\u00e7oit des sens si divers qu\u2019on ose \u00e0 peine l\u2019utiliser. L\u2019encyclique en use abondamment. Il demande \u00e0 \u00eatre explicit\u00e9 dans la pens\u00e9e de saint Thomas.<\/p>\n<p><strong><em>2.2.1. L\u2019id\u00e9e de nature<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Ce que nous avons dit de la reconnaissance de la valeur de la raison m\u00e8ne \u00e0 donner sens au  terme \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb. Saint Thomas reprend ce terme \u00e0 sa source grecque. Pour lui, la nature est la naissance, au sens ontologique, apparition d\u2019un \u00eatre consistant, existant en lui-m\u00eame ; son identit\u00e9 se manifeste dans le devenir et les transformations au cours du temps. La nature d\u2019une chose c\u2019est ce qu\u2019elle est en elle-m\u00eame. Les natures sont d\u00e9finies par elles-m\u00eames et donc autonomes ; elles ne se confondent en un continuum, ni ne se m\u00ealent en un mixte ind\u00e9finissable. La nature d\u00e9finit le principe propre de l\u2019op\u00e9ration d\u2019un \u00eatre. Les \u00eatres sont saisis dans le dynamisme de leur rayonnement et de leur action\u00a0\u2013 ceci vaut \u00e9minemment pour l\u2019\u00eatre humain.  Chaque nature est limit\u00e9e ou particuli\u00e8re, mais elle existe pour elle-m\u00eame dans son autonomie. Ainsi l\u2019homme, \u00ab\u00a0animal raisonnable\u00a0\u00bb, est d\u00e9fini dans une nature humaine  universelle et inali\u00e9nable, fondatrice de droits et de devoirs qui valent pour toute l\u2019humanit\u00e9 et pour tous les temps. L\u2019id\u00e9e de nature, enracin\u00e9e dans le fait de la naissance et du devenir, est \u00e9tendue \u00e0 tout \u00eatre, m\u00eame \u00e0 Dieu, pour dire ce qui sp\u00e9cifie un \u00eatre et qui, une fois connu, permet de comprendre son action. L\u2019id\u00e9al de la science est en effet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la connaissance du principe pour comprendre les effets ; conna\u00eetre la nature, c\u2019est comprendre le pourquoi de ce qui arrive au cours du temps. Ainsi comprendre que l\u2019homme est dou\u00e9 d\u2019intelligence, fonde les exigences morales et politiques qui doivent r\u00e9gir l\u2019humanit\u00e9. Reconna\u00eetre la valeur de la nature, c\u2019est corr\u00e9lativement honorer la force de la raison naturelle qui peut  acc\u00e9der \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et ainsi proposer une \u00e9thique et une morale de la responsabilit\u00e9 et de la libert\u00e9.<\/p>\n<p><strong><em>2.2.2. La causalit\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La conception de la nature fonde une mani\u00e8re de voir tout ce qui existe. Elle voit en effet le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements selon une intrication qui se fait selon une rationalit\u00e9 inscrite dans l\u2019\u00eatre m\u00eame. Pour lier les \u00eatres diff\u00e9rents une notion importante est utilis\u00e9e, la notion de cause. Les connexions entre les \u00eatres sont articul\u00e9es selon des exigences que la raison humaine d\u00e9couvre. La notion de cause \u00e0 laquelle acc\u00e8de l\u2019intelligence est un d\u00e9voilement des connexions r\u00e9elles qui lient les \u00eatres entre eux.<\/p>\n<p>La notion de cause \u00e9claire la morale qui concerne l\u2019\u00eatre humain. La notion est entendue dans un sens beaucoup plus vaste qu\u2019aujourd\u2019hui. En particulier la notion de cause finale. La finalit\u00e9 est plus que la premi\u00e8re des causes, elle est la cause des causes et c\u2019est donc \u00e0 partir de la d\u00e9termination de la finalit\u00e9 que se construit une morale.<\/p>\n<p><strong><em>2.2.3. La sagesse<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019horizon de la pens\u00e9e de Thomas d\u2019Aquin est enfin la sagesse qui est unit\u00e9 de la pens\u00e9e, assur\u00e9e par la reconnaissance de Dieu, principe et fin. Aussi la pens\u00e9e de Thomas d\u2019Aquin est-elle d\u2019abord et avant tout th\u00e9ologique. Extraire  de l\u2019\u0153uvre de Thomas d\u2019Aquin une philosophie au sens moderne du terme, comme l\u2019ont fait certains disciples, est fort probl\u00e9matique. Elle serait m\u00eame \u00e0 la source de tous les raidissements de l\u2019\u00e9cole thomiste. Il importe de reconna\u00eetre que la philosophie est pour saint Thomas une discipline de l\u2019esprit qui n\u2019a pas valeur de fin ultime ; elle reste au service de la contemplation qui appartient v\u00e9ritablement \u00e0 l\u2019ordre surnaturel. En effet, la sagesse la plus \u00e9minente est celle de Dieu et elle n\u2019est connue que par la r\u00e9v\u00e9lation de Dieu. Saint Thomas \u00e9crit \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Celui qui conna\u00eet d\u2019une mani\u00e8re absolue la cause la plus \u00e9lev\u00e9e qui est Dieu, on dit qu\u2019il est sage absolument, entant qu\u2019il peut juger et ordonner toutes choses selon les r\u00e8gles divines. Or c\u2019est le Saint-Esprit qui donne \u00e0 l\u2019homme d\u2019avoir un tel jugement\u00a0\u00bb ( <em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>, IIa IIae, q. 45 a. 1).<\/p>\n<p>La notion de sagesse repose sur un id\u00e9al d\u2019unit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain. Cette unit\u00e9 ne peut \u00eatre que le fait de la d\u00e9termination d\u2019une finalit\u00e9 par laquelle la multiplicit\u00e9 des actes humains sont ordonn\u00e9s dans le respect de leur nature propre.<\/p>\n<p><strong><em>3. Une morale de la libert\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La pens\u00e9e de Thomas d\u2019Aquin ne se r\u00e9duit pas \u00e0 des commentaires des Anciens, ni \u00e0 des synth\u00e8ses th\u00e9oriques, elle est aussi enracin\u00e9e dans la lecture et le commentaire des Ecritures. Il appara\u00eet alors qu\u2019elle repose sur la reconnaissance du primat de la gr\u00e2ce qui est comprise comme un accomplissement de la nature, selon l\u2019appel de Dieu. La morale de saint Thomas est une morale qui se met au service de la fin ultime\u00a0de la vie humaine qui est la b\u00e9atitude, le bonheur \u00e9ternel qui ne peut venir que de la pr\u00e9sence de celui qui est principe et fin de toute chose, Dieu. C\u2019est \u00e0 partir de la consid\u00e9ration de la b\u00e9atitude que saint Thomas a b\u00e2ti sa morale et par ce biais, sa d\u00e9marche n\u2019est pas enferm\u00e9e dans la sp\u00e9culation philosophique, elle est enracin\u00e9e dans le souffle qui traverse les \u00e9vangiles et de la fondation de la <em>Loi nouvelle<\/em> par le Christ s\u2019ouvrant par les B\u00e9atitudes. Pour lui, l\u2019ordre surnaturel fonde et \u00e9claire l\u2019ordre naturel et la morale qu\u2019il propose ne se comprend pas hors du dynamisme o\u00f9 la nature est accomplie par la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p><strong>3.1. Le don de l\u2019Esprit<\/strong><\/p>\n<p>Pour saint Thomas, la libert\u00e9 n\u2019est pas seulement la capacit\u00e9 du choix\u00a0 comme dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle domin\u00e9e par un mod\u00e8le de vie adolescente (du corps et de l\u2019esprit). La libert\u00e9 a une dimension ontologique\u00a0: elle est un accomplissement de la richesse de l\u2019\u00eatre humain. Est libre celui qui fait le bien par lui-m\u00eame. La th\u00e9ologie de saint Thomas suit sur ce point la d\u00e9marche de l\u2019ap\u00f4tre Paul qui a lib\u00e9r\u00e9 les Grecs devenus chr\u00e9tiens de l\u2019absolutisation de la pratique des observances mosa\u00efques dites dans la Torah ou d\u00e9duite par l\u2019argumentation juridique d\u00e9velopp\u00e9e ensuite dans le Talmud. La lib\u00e9ration de l\u2019absolu de l\u2019observance a pour effet de permettre la r\u00e9alisation de la promesse\u00a0: tous les peuples sont appel\u00e9s \u00e0 participer \u00e0 la vie de Dieu. Un texte de saint Thomas m\u00e9rite d\u2019\u00eatre cit\u00e9,  car il r\u00e9sume bien sa pens\u00e9e. Dans le commentaire de la deuxi\u00e8me \u00e9p\u00eetre de Paul aux Corinthiens, Thomas d\u2019Aquin rel\u00e8ve le texte o\u00f9 Paul \u00e9crit\u00a0 \u00ab\u00a0L\u00e0 o\u00f9 est l\u2019esprit du Seigneur, l\u00e0 est la libert\u00e9\u00a0\u00bb (2 Co 3, 17) et il dit que cette phrase \u00ab\u00a0signifie que celui-l\u00e0 est libre qui est sa propre cause\u00a0; or l\u2019esclave agit pour le compte de son ma\u00eetre\u00a0; donc quiconque agit de soi-m\u00eame agit librement, mais celui qui est d\u00e9termin\u00e9 par un autre n\u2019agit pas librement. Celui donc qui \u00e9vite le mal, non parce que c\u2019est le mal, mais \u00e0 cause du commandement du Seigneur, n\u2019est pas libre\u00a0; tandis que celui qui \u00e9vite le mal, parce que c\u2019est le mal, est libre. Or c\u2019est ce que produit l\u2019Esprit Saint, lui qui parfait l\u2019\u00e2me int\u00e9rieurement par la bonne disposition, de telle sorte qu\u2019elle se garde du mal par l\u2019amour, comme si la loi divine le prescrivait\u00a0; et c\u2019est pour cette raison qu\u2019on le dit libre, non pas qu\u2019il ne soit soumis \u00e0 la loi divine, mais parce que par sa bonne disposition, il est inclin\u00e9 \u00e0 faire ce que la loi divine ordonne\u00a0\u00bb (Commentaire de la 2<sup>e<\/sup> \u00e9p\u00eetre aux Corinthiens, n\u00b0 112).<\/p>\n<p>Ce texte montre que la morale de saint Thomas est fond\u00e9e sur le primat de l\u2019ordre surnaturel mais que loin d\u2019\u00e9craser l\u2019ordre naturel, celui-ci l\u2019accomplit et permet donc d\u2019assumer les exigences de la morale li\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019homme dans la libert\u00e9, puisque selon le Siracide, \u00ab\u00a0Dieu a remis l\u2019homme \u00e0 son propre conseil\u00a0\u00bb (Sir 15, 14). Cette anthropologie r\u00e9cuse l\u2019option \u00ab\u00a0charismatique\u00a0\u00bb qui se r\u00e9f\u00e8re au don de l\u2019Esprit Saint comme si ce don \u00e9tait \u00e9tranger \u00e0 la vie humaine en ce sens que rien ne serait chang\u00e9 en l\u2019homme\u00a0; il y aurait simple juxtaposition, comme les fleurs dans un vase selon l\u2019image classique des ma\u00eetres spirituels. Pour saint Thomas la m\u00e9taphore qui \u00e9claire est d\u2019ordre vital \u2013 comme dans une greffe o\u00f9 la force de la racine permet au rameau greff\u00e9 de porter un fruit qui soit selon sa nature. C\u2019est l\u00e0 encore un rapport d\u2019accomplissement.  Les notions traditionnelles re\u00e7ues des philosophes (nature, vertu, disposition\u2026) sont reprises dans une dynamique nouvelle.<\/p>\n<p><strong>3.2. Le primat de la charit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Le commentaire de l\u2019\u00e9vangile de Jean le montre amplement, la morale chr\u00e9tienne est fond\u00e9e sur le seul et unique commandement\u00a0: l\u2019amour selon la mesure de Dieu, en grec, <em>agap\u00e8<\/em>, en latin, <em>caritas<\/em>. Le primat de la charit\u00e9 fait l\u2019unit\u00e9 de la vie chr\u00e9tienne\u00a0: tendue vers Dieu  elle a le r\u00e9alisme de l\u2019amour du prochain. La vie morale est amour du prochain,  fruit de l\u2019amour de Dieu. Si saint Thomas situe la grandeur de l\u2019homme dans l\u2019intelligence, il n\u2019ignore pas que les limites de son exercice sont d\u00e9pass\u00e9es par l\u2019amour qui est intuition et communion avec autrui pour la raison qu\u2019il est aim\u00e9 pour ce qu\u2019il est et doit \u00eatre. Commentant le <em>Cantique des cantiques<\/em> Thomas d\u2019Aquin note\u00a0: \u00ab\u00a0la th\u00e9ologie est orient\u00e9e vers l\u2019amour de charit\u00e9\u00a0\u00bb (Prologue). Lorsqu\u2019il parle de la sagesse, Saint Thomas note\u00a0: \u00ab\u00a0la sagesse implique la rectitude du jugement selon les raisons divines. Cette rectitude de jugement peut venir de deux fa\u00e7ons\u00a0; ou bien en raison de l\u2019usage parfait de la raison\u00a0; ou bien en raison d\u2019une certaine connaturalit\u00e9 avec les choses sur lesquelles porte le jugement. Ainsi en ce qui concerne la chastet\u00e9, celui qui apprend la science morale juge-t-il bien par suite d\u2019une enqu\u00eate rationnelle\u00a0; tandis que celui qui a l\u2019habitus de chastet\u00e9 en juge bien selon une certaine connaturalit\u00e9 avec elle. Ainsi donc, en ce qui regarde le divin, avoir un jugement correct, en vertu d\u2019une enqu\u00eate de la raison, rel\u00e8ve de la sagesse, qui est une vertu intellectuelle. Mais bien juger des choses divines\tpar mode de connaturalit\u00e9 rel\u00e8ve de la sagesse en tant qu\u2019elle est un don du Saint-Esprit\u00a0\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>, IIa IIae, q. 45 a. 2)<\/p>\n<p>De m\u00eame la d\u00e9marche intellectuelle n\u00e9cessaire \u00e0 un acte humain est accomplie dans la foi qui est lumi\u00e8re venue de Dieu. Et enfin, le dynamisme et la force de la vie qui surmonte l\u2019\u00e9preuve est donne l\u2019ambition de vivre pleinement. Rien de sacrificiel dans la morale de saint Thomas\u00a0!<\/p>\n<p>Or cette tension vers le bonheur par la voie de l\u2019amour repose sur une structure ontologique humaine de responsabilit\u00e9. La th\u00e9ologie morale repose donc sur une \u00e9tude de la nature humaine selon les exigences de la philosophie et de la science. La notion de vertu y joue un r\u00f4le essentiel. Elle ne s\u2019inscrit pas dans une morale de l\u2019obligation qui valorise l\u2019ob\u00e9issance pour elle-m\u00eame, mais dans une morale de l\u2019action o\u00f9 les actes pos\u00e9s par un \u00eatre humain le fa\u00e7onnent. La notion de vertu assume en effet la notion d\u2019<em>habitus<\/em> traduite souvent par \u00ab\u00a0disposition\u00a0\u00bb pour \u00e9viter le terme banal d\u2019habitude. <em>Habitus<\/em>, du verbe <em>habere<\/em> qui signifie avoir, correspond pour une part \u00e0 ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui l\u2019acquis par opposition \u00e0 l\u2019inn\u00e9. L\u2019habitus est une aptitude acquise\u00a0; la notion prend un sens particulier en morale avec le terme vertu qui d\u00e9signe la qualit\u00e9 d\u2019un \u00eatre pour son action. Disposition pour bien agir, la vertu est la force qui qualifie pour l\u2019action et rend le sujet capable de la r\u00e9aliser\u00a0: \u00abLe mot de vertu d\u00e9signe une certaine perfection de la puissance. Or on consid\u00e8re toujours la vertu d\u2019une chose principalement par rapport \u00e0 sa fin. Mais la fin pour une puissance c\u2019est l\u2019acte. Par cons\u00e9quent on dit qu\u2019une puissance est parfaite suivant qu\u2019elle est d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 son acte. Or il y a des puissances qui sont par elles-m\u00eames d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 leurs actes. Telles sont les puissances naturelles actives. C\u2019est pourquoi l\u2019on dit qu\u2019elles sont par elles-m\u00eames des vertus &#8211; mais les puissances raisonnables, qui sont les puissances propres de l\u2019homme ne sont pas d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 une seule chose ; elles se pr\u00eatent de fa\u00e7ons ind\u00e9termin\u00e9es \u00e0 plusieurs choses. Or c\u2019est par le moyen des habitus qu\u2019elles sont d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 certains actes, comme nous l\u2019avons montr\u00e9. Et voil\u00e0 pourquoi les vertus humaines sont des habitus.\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>, Ia IIae qu. 55, a. 1). \tCette disposition est diverse selon les situations et selon les actions \u00e0 accomplir. Ainsi la  vertu est li\u00e9e \u00e0 une action et un objet. On parle donc des vertus de la vie active et des vertus de la vie contemplative, des vertus de l\u2019intellectuel et des vertus du sportif, des vertus de l\u2019ing\u00e9nieur et des vertus du commercial&#8230;. l\u2019important est que chacun agisse selon ce qu\u2019il est car pour saint Thomas, c\u2019est en agissant que l\u2019homme r\u00e9alise le projet du cr\u00e9ateur. \u00abComme la substance de Dieu s\u2019identifie \u00e0 son action, la supr\u00eame ressemblance de l\u2019homme avec Dieu se r\u00e9alise dans son action. De l\u00e0 vient [&#8230;] que la f\u00e9licit\u00e9 ou la b\u00e9atitude par laquelle l\u2019homme atteint le supr\u00eame degr\u00e9 de conformit\u00e9 avec Dieu, et qui est la fin de la vie humaine consiste dans une activit\u00e9.\u00bb (<em>Ibid<\/em>., a. 3). Cette activit\u00e9 est donc l\u2019expression de la charit\u00e9 dans toutes les dimensions qui viennent des comp\u00e9tences qui forment un tout dans l\u2019unit\u00e9 en devenir de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Sans doute faut-il pr\u00e9ciser la mani\u00e8re dont les vertus se forment et se fortifient. L\u2019exp\u00e9rience l\u2019enseigne : la croissance des <em>habitus<\/em> vient de l\u2019exercice. Saint Thomas a constat\u00e9 que les habitus naturels croissent par les actes pos\u00e9s : l\u2019entra\u00eenement fait le sportif ! le travail le bon \u00e9tudiant ! Il en va de m\u00eame de toutes les vertus. Pourtant il faut ici distinguer entre celles qui sont de l\u2019ordre de la nature et celles qui sont de l\u2019ordre de la gr\u00e2ce. La foi, l\u2019esp\u00e9rance et la charit\u00e9, ou vertus th\u00e9ologales, sont dites infuses parce qu\u2019elles viennent de l\u2019initiative de Dieu. En effet, parce que l\u2019homme n\u2019est pas de lui-m\u00eame au niveau de ce \u00e0 quoi Dieu l\u2019appelle, il faut qu\u2019ils viennent du dehors\u00a0:\t\u00abLa vertu de l\u2019homme ordonn\u00e9e au bien qui est mesur\u00e9 selon l\u2019ordre de la r\u00e8gle de la raison humaine, peut \u00eatre caus\u00e9e par des actes humains, en tant que ces actes proc\u00e8dent de la raison sous le pouvoir et la r\u00e8gle de laquelle se r\u00e9alise le bien envisag\u00e9. Au contraire, la vertu qui ordonne l\u2019homme au bien mesur\u00e9 par la loi divine et non plus par la raison humaine, cette vertu ne peut \u00eatre caus\u00e9e par des actes humains, dont le principe est la raison ; mais elle est caus\u00e9e en nous uniquement par l\u2019op\u00e9ration divine.\u00bb (Ia IIae, q. 63, a. 2). Mais cette origine n\u2019est pas une caution pour l\u2019inaction ; au contraire, un don est source d\u2019une vie personnelle et un appel \u00e0 la responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>3.3. Une morale de la responsabilit\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>De la maxime tir\u00e9e du livre de la Sagesse, \u00ab\u00a0Dieu a remis l\u2019homme \u00e0 son propre conseil\u00a0\u00bb, saint Thomas a conclu \u00e0 l\u2019importance du jugement personnel dans l\u2019action, dont principe est une prise de d\u00e9cision o\u00f9 interagissent trois \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n<p>Le premier est de l\u2019ordre de la connaissance au plan scientifique, c\u2019est-\u00e0-dire selon les trois crit\u00e8res de la science : objectivit\u00e9, classification ou expression dans des lois et enfin universalit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me est que l\u2019action morale doit \u00eatre concr\u00e8te et donc fond\u00e9e sur l\u2019exigence de la connaissance de la situation. La situation est toujours neuve car si les m\u00eames causes produisent toujours les m\u00eames effets, la situation change d\u2019une personne \u00e0 une autre, d\u2019un contexte \u00e0 un autre\u2026 La d\u00e9cision est toujours singuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment est l\u2019engagement personnel dans la d\u00e9cision prise. En effet, tous les \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sents ne suffisent pas \u00e0 d\u00e9terminer une d\u00e9cision\u00a0; elle  n\u2019est pas une d\u00e9cision automatique, comme pour une machine, mais une d\u00e9cision qui s\u2019inscrit dans une relation. La d\u00e9cision est personnelle. Aussi le point de vue de l\u2019\u00e9thique selon saint Thomas n\u2019est pas d\u2019abord d\u2019imposer une loi et de valoriser la soumission, mais de permettre au sujet moral de prendre une d\u00e9cision qui tienne compte de la loi tant dans la science que dans la soci\u00e9t\u00e9, mais surtout de faire avancer un projet qui est celui de la vie. L\u2019\u00e9thique n\u2019a pas pour but de b\u00e2tir un \u00e9difice l\u00e9gislatif contraignant, mais d\u2019ouvrir un chemin. Or ce chemin consiste \u00e0 d\u00e9cider au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9vidence imm\u00e9diate et donc de mettre en \u0153uvre une certaine esp\u00e9rance. Il s\u2019agit de se tenir dans la r\u00e9alit\u00e9, parce que la d\u00e9cision prise dans tel ou tel cas n\u2019est que la mise en \u0153uvre d\u2019une d\u00e9cision premi\u00e8re, souvent extr\u00eame, pour se situer au c\u0153ur de la condition humaine dans un combat contre le mal qui la ronge et la d\u00e9nature. Le lieu de la morale est tout \u00e0 la fois observation et interrogation, critique et v\u00e9rification, m\u00e9moire et invention\u2026 dans la tension entre ces deux exigences se d\u00e9ploie une route ou le souci est l\u2019accompagnement de la responsabilit\u00e9 que l\u2019on prend. La v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas chose fig\u00e9e\u00a0; elle est travail et donc enfantement d\u2019une relation qui est fond\u00e9e sur la confiance.<\/p>\n<p>Ces remarques fondent le propre de la morale qui n\u2019est pas une ob\u00e9issance aveugle, mais une prise de responsabilit\u00e9. La dimension surnaturelle de l\u2019existence chr\u00e9tienne est un accomplissement de l\u2019exigence naturelle. Peut-\u00eatre y a-t-il l\u00e0 l\u2019originalit\u00e9 de l\u2019apport de saint Thomas \u00e0 la morale chr\u00e9tienne ?<\/p>\n<p><strong>Conclusion <\/strong><\/p>\n<p>Saint Thomas est un ma\u00eetre ; il est un ma\u00eetre parmi d\u2019autres. Mais comme il exerce sa ma\u00eetrise d\u2019une certaine mani\u00e8re, il est donc un mod\u00e8le pour se r\u00e9f\u00e9rer aux Anciens &#8211; et donc \u00e0 lui-m\u00eame puisque temps est pass\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9versible. Cette mani\u00e8re n\u2019est ni servile, ni r\u00e9p\u00e9titive, ni paresseuse. Elle peut alors devenir cr\u00e9atrice. Dans la formule classique \u00abma\u00eetre et mod\u00e8le\u00bb chaque terme est corrig\u00e9 par l\u2019autre et l\u2019expression contrast\u00e9e invite \u00e0 aller \u00e0 la racine de la pens\u00e9e de saint Thomas.<\/p>\n<p>Celle-ci proc\u00e8de \u00e0 partir d\u2019une interrogation. Saint Thomas a construit son argumentation \u00e0 partir de questions. Il faut \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 saint Thomas en sachant poser des questions. Les vraies questions &#8211; celles pour lesquelles il n\u2019y a pas de r\u00e9ponse toute faite. Ce qui implique un espace de libert\u00e9 pour la r\u00e9flexion, la proposition, l\u2019argumentation et la d\u00e9couverte de ce qui est neuf. L\u2019actualit\u00e9 de saint Thomas vient de son art de poser des questions et ne pas se contenter de la r\u00e9p\u00e9tition de r\u00e9ponses acquises.<\/p>\n<p>Cette attitude n\u2019est pas d\u00e9mission, bien au contraire, elle r\u00e9pond \u00e0 ce que J\u00e9sus a demand\u00e9 \u00e0 ses disciples : de ne donner \u00e0 personne le titre de ma\u00eetre, puisque l\u2019Esprit Saint remplit ce r\u00f4le, donn\u00e9 par le Ressuscit\u00e9, l\u2019Envoy\u00e9 du P\u00e8re.<\/p>\n<p>Bibliographie<\/p>\n<p>Saint Thomas d\u2019Aquin, \u0152uvres traduites en fran\u00e7ais aux \u00e9ditions du Cerf,<\/p>\n<p><em>Somme de th\u00e9ologie<\/em>,<\/p>\n<p><em>Somme contre les Gentils<\/em>,<\/p>\n<p><em>Commentaire des Ecritures<\/em>\u00a0: \u00e9vangile de Jean et \u00e9p\u00eetre aux Romains.<\/p>\n<p>Etienne Gilson, <em>Le Thomisme<\/em>, Paris, Vrin,<\/p>\n<p>Marie-Dominique Chenu, <em>La Th\u00e9ologie comme science au XIIIe si\u00e8cle<\/em>, Paris, Vrin, 1957, 3<sup>e<\/sup> \u00e9dit.<\/p>\n<p>Marie-Dominique Chenu, <em>Introduction \u00e0 l\u2019\u00e9tude de Saint Thomas d\u2019Aquin<\/em>, Paris, Vrin, 1974\u00a0; 3<sup>e<\/sup> \u00e9dition<\/p>\n<p>Marie-Dominique Chenu, <em>Saint Thomas d\u2019Aquin et la th\u00e9ologie<\/em>, Paris, Seuil, 1959.<\/p>\n<p>Ghislain <em>Lafont<\/em>, <em>Structures et m\u00e9thode dans la Somme th\u00e9ologique<\/em>, Descl\u00e9e de Brouwer, Bruges, 1961.<\/p>\n<p>Otto Hermann Pesch, <em>Thomas d\u2019Aquin<\/em>. Grandeur et limites de la th\u00e9ologie m\u00e9di\u00e9vale, trad. fr., \u00ab\u00a0Cogitatio Fidei\u00a0177\u00a0\u00bb, Paris, \u00e9dit. du Cerf, 1994.<\/p>\n<p>G\u00e9ry Prouvost, <em>Thomas d\u2019Aquin et les thomismes<\/em>, \u00ab\u00a0Cogitatio Fidei\u00a0195\u00a0\u00bb, Paris, \u00e9dit. du Cerf, 1996.<\/p>\n<p><strong>Saint Thomas d\u2019Aquin, fr\u00e8re pr\u00eacheur<\/strong><\/p>\n<p>Sur une\u00a0miniature du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle faite par Holbein le vieux, on d\u00e9couvre un symbolisme attachant. De saint Dominique assis sur un tr\u00f4ne part une branche d\u2019arbre qui se d\u00e9ploie et se divise pour porter comme en fruits plusieurs bustes de fr\u00e8res pr\u00eacheurs. Entre Pierre le martyr et Vincent Ferrier l\u2019ap\u00f4tre, Fr\u00e8re Thomas est l\u00e0. Ni dans sa th\u00e9ologie, ni dans sa personne Saint Thomas ne peut \u00eatre con\u00e7u hors de sa filiation dominicaine. C\u2019est pourquoi ce travail a pour titre\u00a0: saint Thomas fr\u00e8re pr\u00eacheur.<\/p>\n<p>En effet, il n\u2019est pas indiff\u00e9rent que Saint Thomas ait v\u00e9cu \u00e0 Paris sous saint Louis roi de France. Au moment o\u00f9 une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle, n\u00e9e du mouvement communal, introduisait Aristote dans le monde en effervescence des Universit\u00e9s. Il est aussi int\u00e9ressant de constater que la Somme est achev\u00e9e en m\u00eame temps que Notre-Dame de Paris et que le Roman de la rose. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Bou vines marquait la d\u00e9faite du Saint-Empire et de sa hi\u00e9rarchie f\u00e9odale, au moment o\u00f9 l\u2019islam enveloppait l\u2019Occident de ses succ\u00e8s militaires et de sa philosophie, tandis que marchands et missionnaires d\u00e9couvraient l\u2019immensit\u00e9 du monde et la diversit\u00e9 des civilisations, Saint Thomas suivait avec attention les cours d\u2019Albert le Grand \u2013 qui, plus que son ma\u00eetre, devint son ami.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce cadre grandiose que se d\u00e9veloppe la vie de notre Docteur. Age d\u2019or de la chr\u00e9tient\u00e9 o\u00f9 le ma\u00eetre temporel de l\u2019Occident \u00e9tait un saint (Louis IX), mais aussi \u00e2ge de fer, o\u00f9 famines, guerres, incursions mongoles et sarrasines d\u00e9chiraient ce que les historiens appellent la \u00ab\u00a0chr\u00e9tient\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Saint Thomas n\u2019a rien d\u2019un penseur isol\u00e9 dans le monde. Il vit toute son \u00e9poque avec toutes ses richesses, toutes ses luttes et toutes ses limites. C\u2019est surtout dans le renouveau monastique des mineurs et des pr\u00eacheurs que l\u2019\u00c9glise fait sentir son influence sur le monde. Chez ces ordres mendiants, on voit la saintet\u00e9 en marche \u00e0 la conqu\u00eate du monde. La vie toute enti\u00e8re de saint Thomas pourrait montrer cela. Pour respecter les limites de ce travail, il suffira de s\u2019attacher \u00e0 deux \u00e9pisodes de la vie de Fr\u00e8re Thomas d\u2019Aquin\u00a0: son d\u00e9part pour Paris en 1245 et sa nomination \u00e0 la ma\u00eetrise en th\u00e9ologie \u00e0 Paris en 1256. C\u2019est \u00e0 ces deux \u00e9v\u00e9nements que nous devons le \u00ab\u00a0docteur ang\u00e9lique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Pour comprendre l\u2019importance d\u2019un ordre religieux dans la vie de l\u2019\u00c9glise, il est bon de voir dans la succession des ordres religieux du monde chr\u00e9tien le prolongement de l\u2019histoire du salut par l\u2019\u00c9glise. \u00c0 chaque moment de l\u2019\u00e9volution des civilisations, des probl\u00e8mes nouveaux apparaissent et leur solution est en grande partie assur\u00e9e par la pr\u00e9sence d\u2019un ou de plusieurs ordres religieux<sup><a href=\"#post-2590-footnote-2\" id=\"post-2590-footnote-ref-2\">[1]<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>\u00c9tabli pour la sanctification de ses adh\u00e9rents, le monachisme oriental et pass\u00e9 en Occident avec sa physionomie primitive. Mais la chute de la civilisation romaine et l\u2019\u00e9tat de l\u2019Europe en font un instrument de choix pour la pr\u00e9dication \u00e9vang\u00e9lique. Les moines sortis de leur couvent sauront tenir t\u00eate aux chefs barbares. Saint L\u00e9on et saint R\u00e9mi sont \u00e0 l\u2019origine d\u2019un monde chr\u00e9tien dont nous sommes participants. Avec le r\u00e9gime f\u00e9odal qui s\u2019impose sous les Carolingiens, le travail agricole universel, dans le domaine \u00e9conomique, le gouvernement d\u2019un seigneur dans le domaine politique, exigent une nouvelle transformation. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 voir l\u2019insistance de saint Beno\u00eet \u00e0 fixer ses moines pour comprendre le r\u00f4le d\u2019un monast\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin. En raison de la situation en Occident, ce n\u2019est pas le pastorat ni la pr\u00e9dication qui exercent leur influence, mais la puissance de l\u2019exemple de communaut\u00e9s saintes o\u00f9 la liturgie \u00e9duque les gens rudes et peu instruits du haut Moyen-\u00e2ge.<\/p>\n<p>S\u2019adaptant au cadre f\u00e9odal, le monast\u00e8re devient un centre d\u2019exploitation agricole, o\u00f9 la vie est r\u00e9gl\u00e9e par la pri\u00e8re et les vertus chr\u00e9tiennes. \u00ab\u00a0<em>Opus Dei<\/em>\u00a0\u00bb, certes, mais \u00ab\u00a0<em>Vere monachi sunt si labore manuarum suarum vivunt<\/em>\u00a0\u00bb. Dans l\u2019abbaye, l\u2019abb\u00e9 est le p\u00e8re de ses moines, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est le Seigneur\u00a0: Dominus. Il est semblable au seigneur qui, de son ch\u00e2teau, veille sur ses terres.<\/p>\n<p>La r\u00e9forme de Cluny vient rompre le danger qu\u2019il y avait \u00e0 rester isol\u00e9, donc soumis au pouvoir temporel, en rattachant directement les monast\u00e8res \u00e0 Rome. Ce qui est vrai au XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ne l\u2019\u00e9tait pas au IX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0! Saint Bernard va dans le m\u00eame sens et r\u00e9formera utilement la soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne par la vertu de l\u2019exemple et par la valeur des \u00e9v\u00eaques qu\u2019il formera. Si saint Bernard a r\u00e9alis\u00e9 la vraie r\u00e9forme \u00e0 la diff\u00e9rence de toutes les h\u00e9r\u00e9sies anticl\u00e9ricales qui, \u00e0 la suite de Tanchelm au Pays-Bas, de Eon de l\u2019\u00e9toile en Bretagne, d\u00e9truisant la vraie foi, le mouvement du monde ne s\u2019est pas fix\u00e9\u00a0\u00bb au XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Le XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle apporte avec lui des probl\u00e8mes nouveaux. \u00c0 ces probl\u00e8mes, l\u2019\u00c9glise r\u00e9pondra par une solution neuve de la nouveaut\u00e9 m\u00eame de l\u2019\u00c9glise que Hermas repr\u00e9sentait d\u00e9j\u00e0 au II<sup>e<\/sup> si\u00e8cle comme une femme \u00e2g\u00e9e. Il entendait signifier par-l\u00e0 que \u00ab\u00a0elle avait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e avant toute chose et que le monde avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 pour elle\u00a0\u00bb (<em>Le Pasteur<\/em>, Vision II chap. 4).<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce milieu historique particulier que se comprend la d\u00e9marche de Thomas d\u2019Aquin qui rentre contre la volont\u00e9 des siens chez les Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs. Les Pr\u00eacheurs et les Mineurs, en donnant \u00e0 l\u2019\u00c9glise le meilleur de leur saintet\u00e9, comme la compagnie de J\u00e9sus au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, seront l\u2019instrument de la vraie r\u00e9forme.<\/p>\n<p>Cette rapide \u00e9tude ne doit pas faire oublier la diversit\u00e9 des lieux et des civilisations, puisqu\u2019au temps de Saint Thomas les cisterciens qui n\u2019avaient pas pu r\u00e9ussir dans le monde communal resteront les vrais ap\u00f4tres de la Prusse. Mais on peut retenir que la vie monastique prend une forme qui r\u00e9pond aux besoins de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XIIIe si\u00e8cle, quels \u00e9taient les besoins de la chr\u00e9tient\u00e9\u00a0? Qu\u2019est-ce que saint Fran\u00e7ois et saint Dominique apportaient de nouveau\u00a0? Qu\u2019est-ce que Thomas refusait en quittant sa famille et en partant pour Paris\u00a0? Le probl\u00e8me est l\u00e0. Pourquoi Thomas, le troisi\u00e8me fils d\u2019un petit seigneur f\u00e9odal pr\u00e8s d\u2019Acquino a-t-il quitt\u00e9, contre la volont\u00e9 des siens, l\u2019ordre b\u00e9n\u00e9dictin o\u00f9 il \u00e9tait depuis sa toute petite enfance\u00a0?<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>D\u00e9cision de saint Thomas<\/p>\n<p>Avant de commencer une \u00e9tude\u00a0 g\u00e9n\u00e9rale de la situation, quelle est la vie de saint Thomas\u00a0? N\u00e9 en 1225, en 1230 il est pr\u00e9sent\u00e9 comme oblat chez les B\u00e9n\u00e9dictins du Mont Cassin. E, 1239, il est envoy\u00e9 \u00e0 Naples faire ses \u00e9tudes \u00e0 la Facult\u00e9 des arts et en 1244, il entre chez les Dominicains. Sa famille l\u2019enl\u00e8ve et le retient prisonnier jusqu\u2019en 1245 o\u00f9 il part pour Paris comme \u00e9tudiant. Ce qui nous int\u00e9resse c\u2019est la crise de 1244\u00e81245 \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re question qui se pose est de savoir quel est ce jeune moine qui r\u00e9siste \u00e0 sa famille\u00a0? Saint Thomas est d\u2019une famille de chevaliers. Par son p\u00e8re, il est apparent\u00e9 \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric Barberousse et par sa m\u00e8re Th\u00e9odora de Th\u00e9ate aux chefs normands install\u00e9s en Italie depuis Robert Guiscar. Cette famille \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9e aux traditions f\u00e9odales. Les fr\u00e8res a\u00een\u00e9s du saint, Landolphe et Raynald, combattent au service de Fr\u00e9d\u00e9ric II, hommes rudes et braves qui ne craindront pas d\u2019enfermer leur fr\u00e8re \u00e0 la demande de leur m\u00e8re.<\/p>\n<p>Chevalier quant \u00e0 sa naissance, il est offert comme oblat \u00e0 l\u2019abbaye voisine par d\u00e9marche o\u00f9 \u00ab\u00a0le caract\u00e8re int\u00e9ress\u00e9 ne contredisait pas la ferveur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Tout ceci se passait au moment o\u00f9 Honorius III prolongeait d\u00e9bonnairement dans l\u2019\u00c9glise et dans le monde le prestige d\u2019Innocent III et o\u00f9 Fr\u00e9deric II gouvernait, de la Germanie \u00e0 la Sicile, le Saint Empire Romain Germanique un instant r\u00e9concili\u00e9 avec le Sacerdoce \u00e0 la paix de San Germano (1230). Louis IX encore enfant allait inaugurer son long r\u00e8gne, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la dramatique croisade des Albegeois tournait au b\u00e9n\u00e9fice de la royaut\u00e9 cap\u00e9tienne. Les musulmans, toujours install\u00e9s \u00e0 Grenade, malgr\u00e9 la victoire des Crois\u00e9s \u00e0 Las Navasd (1212) poursuivaient l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge du monde chr\u00e9tien. Plus loin, la pression tatare r\u00e9v\u00e9lait la puissance et la vitalit\u00e9 du monde asiatique. La chr\u00e9tient\u00e9 qui avait cru recouvrir toute la terre et r\u00e9aliser la Cit\u00e9 de Dieu\u00a0 \u00ab\u00a0prenait conscience de ses limites\u00a0\u00bb,  \u00e9crit le P\u00e8re Chenu<sup><a href=\"#post-2590-footnote-3\" id=\"post-2590-footnote-ref-3\">[2]<\/a><\/sup>. C\u2019est peut-\u00eatre cette prise de conscience que vivait Thomas d\u2019Aquin lorsque, nous rapporte l\u2019historien To\u00a0:m\u00a0!\u00e8e de Lucques, au d\u00e9but de mai 1244, \u00ab\u00a0Fr\u00e8re Jean le teutonique, Ma\u00eetre de l\u2019Ordre des pr\u00eacheurs et homme de plus haut cr\u00e9dit dans le monde d\u2019alors, conduisait depuis Naples, o\u00f9 il venait de rentrer dans l\u2019Ordre, fr\u00e8re Thomas d\u2019Aquin en route vers Paris. Comme il arrivait en Toscane, o\u00f9 r\u00e9sidait alors l\u2019empereur Fr\u00e9d\u00e9ric, un fr\u00e8re de Thomas, le Seigneur Raynald, homme d\u2019une honn\u00eatet\u00e9 peu commune, familier en grande faveur aupr\u00e8s du prince, bien qu\u2019il dut un jour \u00eatre mis \u00e0 mort, enleva son fr\u00e8re \u00e0 ma\u00eetre Jean\u00a0; puis l\u2019ayant mont\u00e9 de force \u00e0 cheval,  il l\u2019exp\u00e9dia, sous bonne escorte, en Campagnie, dans un des ch\u00e2teau de la famille, appel\u00e9 San Giovani\u00a0\u00bb<sup><a href=\"#post-2590-footnote-4\" id=\"post-2590-footnote-ref-4\">[3]<\/a><\/sup>.  Au ch\u00e2teau de Rocassecca\u00a0pendant un an, de mai 1244  au mois de juin 1245, Fr\u00e8re Thomas r\u00e9sistera \u00e0 la pression, tour \u00e0 tour affectueuse et violente des siens. Citons pour ne pas enlever \u00e0 fr\u00e8re Thomas l\u2019aspect folklorique et moyen\u00e2geux de sa l\u00e9gende dor\u00e9e, l\u2019\u00e9chec d\u2019une s\u00e9ductrice qui ne dut qu\u2019\u00e0 la fuite d\u2019\u00e9chapper au tison brandi contre elle. Il avait alors 20 ans\u00a0!<\/p>\n<p>Ce dernier incident ne doit pas nous faire oublier que ce n\u2019est pas contre sa vocation religieuse que ses parents s\u2019insurgent d\u2019abord, mais contre sa vocation dominicaine plus particuli\u00e8rement. La longueur de cette d\u00e9tention, qui ne prit fin que par une \u00e9vasion, lui donna le temps de r\u00e9fl\u00e9chir sur sa d\u00e9cision. Bien qu\u2019il lui soit interdit de fr\u00e9quenter aucun dominicain, ses fr\u00e8res en religion lui passent des livres et sa d\u00e9cision se m\u00fbrit. Il ne sera pas plus abb\u00e9 du Mont Cassin qu\u2019\u00e9v\u00eaque de Naples.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ce rappel de quelques \u00e9v\u00e9nements, il est bon de voir pourquoi sa famille s\u2019opposait \u00e0 cette vocation.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Tableau de la chr\u00e9tient\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque<\/p>\n<p>Au XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle se dressent l\u2019un contre l\u2019autre deux mondes diff\u00e9rents. Nous pouvons appeler l\u2019un d\u2019eux le monde communal et l\u2019autre le monde f\u00e9odal. Seigneurs dans leurs ch\u00e2teaux, serfs dans les champs, et les habitats des villes (autrement dit\u00a0: les bourgeois) se heurtent car leurs int\u00e9r\u00eats sont diff\u00e9rents. Quand bien m\u00eame ils ne s\u2019opposent pas, il y a entre l\u2019un et l\u2019autre une incompr\u00e9hension totale, celle qu\u2019il y a entre Thomas d\u2019Aquin et sa famille<sup><a href=\"#post-2590-footnote-5\" id=\"post-2590-footnote-ref-5\">[4]<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Depuis trois si\u00e8cles, en effet, l\u2019\u00c9glise avait pris \u00e0 son compte l\u2019effort grandissant d\u2019organisation qui, des ruines de l\u2019empire romain mort sous les barbares, avait abouti \u00e0 la f\u00e9odalit\u00e9. \u00ab\u00a0Tout \u00e9tait impr\u00e9gn\u00e9  de christianisme, dans une \u00e9conomie o\u00f9 le monast\u00e8re \u00e9tait la r\u00e9plique religieuse du ch\u00e2teau seigneurial. R\u00e9cemment C\u00eeteaux, tout en renon\u00e7ant aux b\u00e9n\u00e9fices f\u00e9odaux, avait renou\u00e9 cette alliance avec la terre. Le serment scellait les liens de cette soci\u00e9t\u00e9 et exaltait avec la fid\u00e9lit\u00e9 les vertus de la justice et de la charit\u00e9. La brutalit\u00e9 de la chevalerie \u00e9tait mise au service des veuves et des orphelins\u00a0\u00bb, puis au service de la chr\u00e9tient\u00e9 en Terre Sainte. La chevalerie \u00e9tait une institution de civilisation o\u00f9 le religieux p\u00e9n\u00e9traient la brutalit\u00e9 de cet \u00e2ge belliqueux.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9glise, entr\u00e9e dans le r\u00e9gime de la fiscalit\u00e9, avait constitu\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la dime tout un service social de charit\u00e9 et de secours \u00e0 la dimension de l\u2019Europe chr\u00e9tienne, \u00ab\u00a0l\u2019hospitality\u00e9 organisant en r\u00e9gime coutumier le conseil \u00e9vang\u00e9lique, \u00e9tendait \u00e0 la vie quotidienne des \u00e9changes, des voyages, des accidents des p\u00e8lerinages les bienfaits de ce droit social. Les \u00e9coles n\u00e9es \u00e0 l\u2019abri des monast\u00e8res et des \u00e9glises, aliment\u00e9es intellectuellement et financi\u00e8rement par les clercs vivait spontan\u00e9ment sous la juridiction eccl\u00e9siastique qui en fixait les programmes et l\u2019\u00e9conomie<sup><a href=\"#post-2590-footnote-6\" id=\"post-2590-footnote-ref-6\">[5]<\/a><\/sup>\u00a0\u00bb. Tout cela se r\u00e9sume en un mot\u00a0: la chr\u00e9tient\u00e9.<\/p>\n<p>Mais le d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle nous place en pr\u00e9sence d\u2019une situation toute nouvelle. La vie \u00e9conomique qui avait son centre dans les grandes exploitations rurales voit son centre se d\u00e9placer vers les grandes agglom\u00e9rations (les villes) qui croissent avec rapidit\u00e9. La commune prend une place pr\u00e9pond\u00e9rante dans le domaine \u00e9conomique et politique. \u00ab\u00a0le bourgeois revendique des droits pour sa personne et ses biens et constitue le centre nouveau et actif de la vie sociale. Pendant que le commerce d\u00e9pouille de gr\u00e9 ou de force le seigneur f\u00e9odal d\u2019une partie de ses droits, les grandes nationalit\u00e9s europ\u00e9ennes se constituent ainsi que les premi\u00e8res centralisations politiques. La classe remuante et laborieuse des villes rejette \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan la vie passive du serf et c\u2019est dans ce monde nouveau que se font sentir les besoins religieux.<\/p>\n<p>On peut dire d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale que, en pr\u00e9sence de l\u2019\u00e9volution des institutions civiles, qui ouvrent une \u00e8re nouvelle, les institutions eccl\u00e9siastiques sont notablement en retard, maintenues qu\u2019elles sont dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 l\u2019\u00e9tat ou l\u2019\u00e2ge f\u00e9odal les avaient plac\u00e9es\u00a0\u00bb (P. Mandonnet, t. I, p. 28).<\/p>\n<p>La ville principale est alors Paris o\u00f9 saint Thomas d\u00e9ploiera le meilleur de son activit\u00e9. L\u2019Italie est dans ce mouvement\u00a0; en 1252 Florence \u00e9met le florin symbole du monde qui se cr\u00e9e.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Action de l\u2019\u00c9glise<\/p>\n<p>La fondation des Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs est tr\u00e8s intimement li\u00e9e aux besoins g\u00e9n\u00e9raux du d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019\u00c9glise romaine, faisant franchir un nouveau stade \u00e0 la vie monastique, se d\u00e9cide \u00e0 l\u2019utiliser pour la solution des probl\u00e8mes urgents qui se posent \u00e0 elle. \u00ab\u00a0Ni les moines vou\u00e9s ant\u00e9rieurement \u00e0 leur sanctification personnelle par le travail de la terre et l\u2019office choral dans les monast\u00e8res o\u00f9 ils faisaient v\u0153u de stabilit\u00e9, ni les chanoines r\u00e9guliers dont l\u2019\u00e9conomie \u00e9tait si voisine du r\u00e9gime monastique, ne pouvaient \u00eatre utilis\u00e9s pour un minist\u00e8res qui r\u00e9clamait, avant tout, une milice eccl\u00e9siastique lettr\u00e9e et m\u00eal\u00e9e \u00e0 la vie sociale du temps. Les pr\u00eacheurs, avec une vocation et une organisation nouvelles, r\u00e9pondirent au besoin d\u2019un \u00e2ge nouveau\u00a0\u00bb (Ibid, t. II,p). 83).  Il nous faut voir les incidences religieuses de la situation. L\u2019\u00c9glise n\u2019avait que peu \u00e0 craindre du pouvoir temporel, nous sommes au temps de saint Louis. Les dangers qui menacent l\u2019\u00c9glise viennent du peuple chr\u00e9tien engag\u00e9 dans la vie communale.<\/p>\n<p>Ce peuple se presse dans les vielles villes dont l\u2019agrandissement rapide date de cette \u00e9poque o\u00f9 apparaissent des villes au nom significatif\u00a0: \u00ab\u00a0ville neuve\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0ville franche\u00a0\u00bb.Estc-e que cette nouveaut\u00e9 et cette libert\u00e9 s\u2019accommoderont facilement de la tutelle de l\u2019\u00e9glise\u00a0?<\/p>\n<p>Le danger \u00e9tait double. Il \u00e9tait d\u2019une part politique, d\u2019autre part, id\u00e9ologique. \u00ab\u00a0Accoutum\u00e9 \u00e0 commander sur le plan spirituel un clerc \u00e9tait mal pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 comprendre cette revendication de libert\u00e9 rebelle et anarchique. D\u2019autre part, l\u2019engagement de l\u2019\u00c9glise dans la f\u00e9odalit\u00e9 lui faisait consid\u00e9rer avec m\u00e9fiance ces bourgeois qui visaient \u00e0 la d\u00e9pouiller de ses biens. Les seigneurs mitr\u00e9s n\u2019h\u00e9siteront pas \u00e0 combattre ce qu\u2019ils tiendront pour inadmissible r\u00e9volte\u00a0\u00bb (<em>op. cit<\/em>.,\u00a0; p. 262).<\/p>\n<p>S\u2019il y a quelques \u00e9v\u00eaques favorables \u00e0 la commune, l\u2019antagonisme entre les villes et l\u2019\u00c9glise ne cessera pas de se manifester, tout au long du XIIIe si\u00e8cle. Le haut clerg\u00e9 reprochait aux communes leurs usurpations en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4ts, leurs empi\u00e8tements sur les biens eccl\u00e9siastiques, leur pr\u00e9tention \u00e0 commander les clercs. Les bourgeois de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, conscients de leur force, supportaient de plus en plus impatiemment ce qui restait de tutelle \u00e9piscopale ou abbatiale. Ils se sentaient de plus soutenus par les rois cap\u00e9tiens qui, \u00e0 partir de Philippe Auguste mettent les bourgeois \u00e0 la t\u00eate de la commune de Paris. Dans les incidents sanglants ou comiques qui se d\u00e9roulent alors se dessine un vaste mouvement anticl\u00e9rical qui se manifeste dans des \u0153uvres dont Rabelais a su rendre classique l\u2019\u00e2pre v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais il serait faux de conclure que ce mouvement ait \u00e9t\u00e9 antichr\u00e9tien. Les bourgeois de Cologne qui en 1263 attaquent le bien \u00e9piscopaux et la personne m\u00eame de l\u2019\u00e9v\u00eaque, mettant sur le sceau de la ville \u00ab\u00a0<em>Sancta Colonia Dei Gratia Romanae Ecclesiae fidelis filia<\/em>\u00a0\u00bb. C\u2019est de ce peuple que sont sorties les cath\u00e9drales, il ne faut pas l\u2019oublier.<\/p>\n<p>Dans ces villes se d\u00e9veloppe un autre danger\u00a0: le mat\u00e9rialisme naissant.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ces villes que les moines mendiants apporteront le message du Christ. le vrai probl\u00e8me est l\u00e0\u00a0: qui portera le message \u00e9vang\u00e9lique \u00e0 ces villes nouvelles, \u00e0 ces rassemblements d\u2019hommes et de femmes \u00e9trangers \u00e0 l\u2019\u00c9glise le message \u00e9vang\u00e9lique\u00a0? Quels hommes sauront rendre pr\u00e9sent Dieu dans cette vie nouvelle\u00a0o\u00f9 se d\u00e9veloppent des th\u00e8ses nouvelles et dangereuses pour la foi chr\u00e9tienne\u00a0?<\/p>\n<p>Comme c\u2019est \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 que saint Thomas d\u00e9ploie le meilleur de son activit\u00e9, il est n\u00e9cessaire de voir dans le monde scolaire l\u2019\u00e9cho des tendances qui divisent la chr\u00e9tient\u00e9. L\u2019universit\u00e9 du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, n\u00e9e dans les \u00e9coles urbaines, laisse \u00e0 leur routine intellectuelle les \u00e9coles monastiques, demeur\u00e9es solidaires du conservatisme f\u00e9odal. Dans le passage du fief \u00e0 la commune, les esprits avaient conquis l\u2019autonomie de leur d\u00e9marche, le sens des responsabilit\u00e9s personnelles, le go\u00fbt de l\u2019initiative et cette agilit\u00e9 de l\u2019esprit face aux probl\u00e8mes d\u2019un monde neuf. \u00ab\u00a0Les \u00e9coles urbaines remplies de ces g\u00e9n\u00e9rations montantes portent dans la vie et et dans l\u2019organisation de l\u2019enseignement les m\u00eames aspirations qu\u2019incarnaient dans la vie sociale et dans les organisations de la cit\u00e9 les corporations et les magistratures municipales. A eux seuls, et de dehors, la libre association et le r\u00e9gime s\u00e9lectif suffisent \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler combien, dans ces coll\u00e8ges universitaires, nous sommes loin des antiques \u00e9coles monastiques, encloses dans leur domaine, li\u00e9es \u00e0 un peuple immobile, gouvern\u00e9es par le paternalisme abbatial, en un mot solidaires de la f\u00e9odalit\u00e9 ou le monachisme avait trouv\u00e9 sa base terrestre. Or, Thomas d\u2019Aquin, plac\u00e9 par sa naissance dans une famille f\u00e9odale pat en 1245 sur les routes de Paris.<sup><a href=\"#post-2590-footnote-7\" id=\"post-2590-footnote-ref-7\">[6]<\/a><\/sup>\u00bb<\/p>\n<p>Dans cette universit\u00e9 la foule des \u00e9tudiants a vite d\u00e9bord\u00e9 le cloitre et se constitue un quartier \u00e0 elle, o\u00f9 elle poss\u00e8de ses \u00ab\u00a0<em>jura et libertas<\/em>\u00a0\u00bb. Il ne faut pas oublier que l\u2019Universit\u00e9 est une institution de chr\u00e9tient\u00e9, o\u00f9 l\u2019\u00c9glise fixe les programmes et condamne Aristote. Les ordres religieux, par leur centralisation et leur mobilit\u00e9, r\u00e9pondent aux besoins de cette corporation o\u00f9 l\u2019\u00e9glise prend les initiatives. L\u2019Anglais Alexandre de Hal\u00e8s, l\u2019Allemand Albert le grand, les Italiens Thomas d\u2019Aquin et Bonaventure feront de Paris la capitale de la chr\u00e9tient\u00e9 pensante. Dans ce renouveau o\u00f9 le p\u00e9ril le plus grave est l\u2019entr\u00e9e d\u2019Aristote, l\u2019\u0153uvre de saint Thomas prend toute son universalit\u00e9. En effet, \u00ab\u00a0rejeter un apport aussi pr\u00e9cieux que la sagesse antique retrouv\u00e9e, avoir ou para\u00eetre avoir la raison humaine contre soi, c\u2019est grave. Mais aussi c\u00e9der aux forces arriv\u00e9es du paganisme et ouvrir la voie aux erreurs ls plus pernicieuses, n\u2019\u00e9tait-ce pas mortel\u00a0?\u00a0\u00bb (P. Sertillanges).<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>\u00c9tat du clerg\u00e9<\/p>\n<p>Avant de voir comment les fr\u00e8res pr\u00eacheurs r\u00e9pondront aux besoins de cette \u00e9poque, il faut voir les forces dont dispose l\u2019\u00c9glise pour la mission qui s\u2019impose. La papaut\u00e9 ne cessera pas de demander au clerg\u00e9 et aux moines d\u2019aller \u00e0 ce peuple. Innocent III, bien que d\u2019origine f\u00e9odale, avait tr\u00e8s bien compris la question et il se demandait avec anxi\u00e9t\u00e9 comment r\u00e9pondre aux besoins de la chr\u00e9tient\u00e9 de son temps.<\/p>\n<p>Au point de vue moral, la fin du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et le d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> laissent une impression p\u00e9nible. Le clerg\u00e9 n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 ressentir les effets d\u00e9sastreux de cette crise. Pour \u00e9tudier cela on dispose des \u00e9crits profanes de ce temps. Mais la valeur historique de ces t\u00e9moignages laisse \u00e0 d\u00e9sirer, car ils exag\u00e8rent les d\u00e9fauts. Les anc\u00eatres de Rabelais sont plein d\u2019humour, mais ils ne donnent pas de documents historiques valables. L\u2019examen des canons et des bulles pontificales sont une source valable. Or ce n\u2019est pas sans un certain malaise qu\u2019on lit les canons des synodes r\u00e9formateurs.<\/p>\n<p>Le IV<sup>e<\/sup> concile de Latran, les synodes tenus un peu partout en Europe manifestent un triple souci de r\u00e9forme du clerg\u00e9. Citons un texte de l\u2019Assembl\u00e9e d\u2019Oxford en 1222\u00a0: \u00ab\u00a0A l\u2019avenir les clercs ne devront plus prendre sur les revenus eccl\u00e9siastiques afin d\u2019acheter ou de b\u00e2tir des maisons pour leurs enfants ou concubines\u00a0\u00bb. ceci n\u2019est pas, h\u00e9las, isol\u00e9. Voici un canon du synode de Rouen de 1239. \u00ab\u00a0Les moines, sans excepter les abb\u00e9s, ne porteront pas d\u2019habit de luxe, et les religieuses n\u2019auront pas de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Les \u00e9v\u00eaques veilleront \u00e0 ce que ces points soient observ\u00e9s\u00a0\u00bb. Le troisi\u00e8me souci est le minist\u00e8re pastoral. Le synode de Reims rappelle\u00a0: \u00ab\u00a0Nul ne doit \u00eatre plac\u00e9 \u00e0 la t\u00eate d\u2019une  \u00c9glise, s\u2019il ne comprend ou ne parler la langue du peuple de cette \u00c9glise\u00a0\u00bb. Un tel tableau ne doit pas nous faire oublier qu\u2019au m\u00eame moment s\u2019\u00e9levaient les plus belles cath\u00e9drales. Il y a eu et il y aura toujours des pr\u00eatres infid\u00e8les \u00e0 leur poste. Au III<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, de tels pr\u00eatres \u00e9taient peut-\u00eatre nombreux, mais ile fait pas oublier le grand nombre de pr\u00eatres qui \u00e9taient des saints\u00a0!<\/p>\n<p>Au point de vue du peuple dont l\u2019\u00c9glise avait la charge, la situation n\u2019est gu\u00e8re plus brillante. Deux grandes h\u00e9r\u00e9sies, les Cathares et les Vaudois, d\u00e9chirent la robe sans couture du Christ. Les Albigeois en Lombardie et en Languedoc sont tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de l\u2019orthodoxie. Mais leur clerg\u00e9, composant la secte des \u00ab\u00a0parfaits\u00a0\u00bb, gr\u00e2ce \u00e0 leur vie d\u2019une extr\u00eame rigueur, s\u00e9duit le peuple avide de perfection. Plus grave encore, l\u2019h\u00e9r\u00e9sie vaudoise, n\u00e9e d\u2019une pouss\u00e9e du pi\u00e9tisme la\u00efque, se s\u00e9pare du clerg\u00e9 catholique et fonde une \u00c9glise schismatique. Ces deux h\u00e9r\u00e9sies sont d\u2019accord pour critiquer impitoyablement le clerg\u00e9, ses m\u0153urs, ses richesses, son ignorance. \u00ab\u00a0D\u2019autant que les parfaits des deux sectes opposent avec ostentation leur perfection calqu\u00e9e sur celle des ap\u00f4tres \u00e0 la conduite rel\u00e2ch\u00e9e du clerg\u00e9 catholique, alourdi et comme mat\u00e9rialis\u00e9 par l\u2019administration temporelle des biens dont le r\u00e9gime f\u00e9odal a dot\u00e9 l\u2019\u00c9glise. \u00bb Le peuple \u00e9coute ces nouveaux ap\u00f4tres qui proclament bien haut la corruption de la Babylone moderne qu\u2019est devenue l\u2019\u00c9glise romaine. Au milieu du laisser-aller g\u00e9n\u00e9ral, la papaut\u00e9 a pleine conscience de sa mission et de ses devoirs. Elle s\u2019efforce dans la mesure de ses moyens d\u2019action d\u2019am\u00e9liorer l\u2019\u00e9tat de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Elle comprend qu\u2019il est n\u00e9cessaire de \u00ab\u00a0donner au monde le spectacle d\u2019un clerg\u00e9 vertueux, z\u00e9l\u00e9, d\u00e9tach\u00e9 des biens de la terre et conforme \u00e0 l\u2019id\u00e9al \u00e9vang\u00e9lique. Il faut instruire par la parole  le peuple illettr\u00e9 et sp\u00e9cialement les populations urbaines. Il faut enfin donner aux clercs des \u00e9coles des sciences sacr\u00e9es\u00a0; et nulle part ailleurs qu\u2019\u00e0 Paris et \u00e0 Bologne on ne trouve cela\u00a0\u00bb. M\u00eame \u00e0 Paris, il est n\u00e9cessaire d\u2019assainir les m\u0153urs des \u00e9tudiants et de prendre en main la th\u00e9ologie et la philosophie menac\u00e9e par l\u2019introduction d\u2019Aristote. Il ne suffit pas d\u2019interdire ce dernier, il faut s\u2019en servir. Les Fr\u00e8res pr\u00eacheurs avec Albert le Grand et Thomas d\u2019Aquin rendront ce service \u00e0 l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<p>Conception de la vie religieuse<\/p>\n<p>Le pape Innocent III fait appel aux forces saines de l\u2019\u00c9glise\u00a0: les moines. Le 29 janvier il \u00e9crit \u00e0 l\u2019Abb\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral des cisterciens Arnaud Amaury pour lui demande de trouver dans son ordre des religieux pour les pr\u00e9dications. Le 31 mai, un autre lettre, apr\u00e8s avoir pr\u00e9sent\u00e9 un tableau d\u00e9sol\u00e9 des ravages de l\u2019h\u00e9r\u00e9sie et de l\u2019inertie des pr\u00e9lats, dit\u00a0: \u00ab\u00a0Nous nous r\u00e9jouissons (\u2026) apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que dans votre ordre on rencontre un grand nombre de gens remplis par Dieu d\u2019un z\u00e8le \u00e9clair\u00e9, puissants en \u0153uvre et en paroles, pr\u00eats \u00e0 rendre raison \u00e0 quiconque le demande de la foi et de l\u2019esp\u00e9rance que nous portons en nous, dot\u00e9s d\u2019une charit\u00e9 qui leur permettrait d\u2019exposer leur vie pour leurs fr\u00e8res si les besoins de l\u2019\u00c9glise l\u2019exigeaient, d\u2019autant plus aptes \u00e0 confondre les fabricants de dogmes pervers qu\u2019un adversaire serait moins susceptible de d\u00e9couvrir en eux quoi que ce fut qui put pr\u00eater \u00e0 la critique [\u2026]parce que, en eux une vie sainte rejoint une sainte pens\u00e9e et vivifie la doctrine \u00e0 tel point que leur parole, vive et efficace, est plus p\u00e9n\u00e9trante qu\u2019un glaive \u00e0 deux tranchants et que l\u2019on peut lire dans leurs m\u0153urs ce qu\u2019un discours explique\u00a0\u00bb (Fliche X, p. 179)<\/p>\n<p>Cette bulle annonce une nouvelle orientation possible de l\u2019activit\u00e9 monastique. Pour Innocent III, le moine ne doit pas fatalement garder pour lui et ses fr\u00e8res en religion les dons qu\u2019il a pu acqu\u00e9rir par la pri\u00e8re et la m\u00e9ditation. Il doit les r\u00e9pandre au dehors lorsque les circonstances l\u2019exigent par une pr\u00e9dication qui sera d\u2019autant plus efficace qu\u2019elle sera faite par un saint. Le pape, disciple de saint Bernard \u00e0 bien des \u00e9gards, s\u2019est sou venu de son ma\u00eetre pr\u00e9dicateur infatigable. L\u2019Ordre cistercien en entier jusque-l\u00e0 confin\u00e9 dans la pri\u00e8re, la m\u00e9ditation et le travail des champs, est invit\u00e9 \u00e0 se transformer en un Ordre pr\u00e9dicant.<\/p>\n<p>En 1213, le chapitre g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Ordre essaie une fois de plus de concilier les ordres du pape et les traditions. Mais le monde a chang\u00e9 et C\u00eeteaux n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 capable de se mettre au travail. La formule clef de la vocation de saint Thomas\u00a0: \u00ab\u00a0<em>contemplare et alii contemplata tradere<\/em>\u00a0\u00bb n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 comprise.<\/p>\n<p>Le synode r\u00e9formateur de\u00a0Paris en 1212 nous donne une r\u00e9forme compl\u00e8te et efficace de la r\u00e9gion parisienne. Anim\u00e9 par Robert de Courson, qui sera un membre tr\u00e8s influent au IVe concile de Latran, envisage tour \u00e0 tour les pr\u00eatres, les moines, les religieuses et les \u00e9v\u00eaques. Citons le canon 24 qui, \u00e0 propos des moines voyageurs, d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0Ces personnes devront \u00eatre oblig\u00e9es \u00e0 rester dans leur couvent et seront plus limit\u00e9s qu\u2019auparavant\u00a0\u00bb. Pour Robert de Courson, les moines ont pour fonction de pratiquer les vertus chr\u00e9tiennes en restant fix\u00e9s dans leur couvent et leurs institutions, leur permet d\u2019exercer la charit\u00e9 dans les h\u00f4pitaux et aupr\u00e8s des pauvres. Ce n\u2019est pas la pens\u00e9e de Rome qui, au m\u00eame moment, demandait \u00e0  C\u00eeteaux de sortir de son isolement. Il faut donc cr\u00e9er quelque chose\u00a0! Les fr\u00e8res pr\u00eacheurs et les fr\u00e8res mineurs vont r\u00e9pondre aux besoins de la chr\u00e9tient\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La situation ne peut \u00eatre sauv\u00e9e que par la constitution d\u2019un clerg\u00e9 apostolique z\u00e9l\u00e9, vertueux et pauvre. La pr\u00e9dication qui n\u2019existe pas encore doit \u00eatre fortement organis\u00e9e pour instruire le peuple chr\u00e9tien, le ramener \u00e0 la foi ou l\u2019y maintenir. Des \u00e9coles de th\u00e9ologie que l\u2019on ne rencontre nulle part ou presque doivent \u00eatre cr\u00e9\u00e9s et multipli\u00e9es pour l\u2019instruction des clercs. Un clerg\u00e9 savant doit \u00eatre institu\u00e9 pour faire face \u00e0 l\u2019invasion de la philosophie rationaliste d\u2019Aristote, d\u2019Avicenne et d\u2019Averro\u00e8s qui menace la pens\u00e9e chr\u00e9tienne et aussi pour promouvoir le progr\u00e8s des sciences sacr\u00e9es, sp\u00e9cialement la th\u00e9ologie. Enfin, l\u2019\u00e9chec des arm\u00e9es chr\u00e9tiennes en Orient demande le recours \u00e0 des croisades moins mat\u00e9rielles dans lesquelles le glaive de la parole \u00e9vang\u00e9lique sera substitu\u00e9 \u00e0 celui des crois\u00e9s et des ordres militaires\u00a0\u00bb (P. Mandonnet, t. I,  p. 29).<\/p>\n<p>Contre la volont\u00e9 des siens, fr\u00e8re Thomas choisi la vie neuve des fr\u00e8res pr\u00eacheurs. Certes, il abandonne des valeurs incontestables, mais satisfaits de la charit\u00e9 organis\u00e9e, dont ils tiennent les commandes, les clercs ne savent pas s\u2019int\u00e9resser aux mouvements sociaux du monde. Appr\u00e9ciant la valeur de la fid\u00e9lit\u00e9 et la qualit\u00e9 du serment, les seigneurs que sont les abb\u00e9s ne voient pas dans les chartes de libert\u00e9s acquises \u00e0 prix de sang, et dans la naissance de la bourgeoisie, de r\u00e9elles valeurs spirituelles \u00e9vang\u00e9liques. Saint Thomas, plac\u00e9 par sa  naissance dans un milieu f\u00e9odal, refuse ce monde pour se lancer sur les routes d\u2019Europe et part \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>Telle est la pleine port\u00e9e de la d\u00e9marche de Fr\u00e8re Thomas. Il ne s\u2019agit pas de r\u00e9duire un saint \u00e0 une\u00a0situation historique, mais ce n\u2019est pas rabaisser l\u2019action de Dieu dans un homme que de lui donner de retentissement.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Sens de la pauvret\u00e9 au XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/p>\n<p>Fr\u00e8re Thomas qui prend la route de Paris en 1245 ne sait pas encore ce qui l\u2019attend. Mais il a d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9 ses trois v\u0153ux d\u2019ob\u00e9issance, de chastet\u00e9 et de pauvret\u00e9. Quel est le sens du v\u0153u de pauvret\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Il nous faut nous rappeler qu\u2019il y a deux ordres qui au XIIIe si\u00e8cle se pr\u00e9sentent comme des \u00ab\u00a0mendiants\u00a0\u00bb\u00a0: les mineurs et les pr\u00eacheurs. Le refus du Mont Cassin est-il chez Thomas d\u2019Aquin l\u2019exacte r\u00e9plique du geste de Fran\u00e7ois d\u2019Assise\u00a0? Oui, en ce sens que \u00ab\u00a0moine mendiant\u00a0\u00bb, fr\u00e8re Thomas, non seulement abandonne la propri\u00e9t\u00e9 de\u00a0ses biens personnels et familiaux comme le faisaient les moines, mais encore entre dans un ordre pauvre. Les canons conciliaires cit\u00e9s plus haut rappelaient la n\u00e9cessit\u00e9 pour un moine d\u2019abandonner toute propri\u00e9t\u00e9 personnelle. Ici c\u2019est l\u2019Ordre lui-m\u00eame qui est pauvre. Le monast\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin \u00e9tait l\u2019exacte r\u00e9plique du ch\u00e2teau f\u00e9odal. Les terres suffisaient \u00e0 faire vivre \u2013 et bien vivre \u2013 les moines. Par contre, la communaut\u00e9 des pr\u00eacheurs est pauvrement install\u00e9e dans un faubourg de la ville. Le couvent saint Jacques c\u00f4toie un peuple de marchants et d\u2019\u00e9tudiants. \u00c0 la diff\u00e9rence de saint Fran\u00e7ois, saint Dominique n\u2019a pas fix\u00e9 ses moines dans la pauvret\u00e9 \u00e0 cause d\u2019un amour quelque peu fou de \u00ab\u00a0Dame pauvret\u00e9\u00a0\u00bb, mais, en \u00e9vang\u00e9lisant les Albigeois, il avait compris que le message \u00e9vang\u00e9lique ne peut \u00eatre port\u00e9 que par une communaut\u00e9 pauvre.<\/p>\n<p>Citons un \u00e9pisode de la vie de saint Dominique. En 1220, le Seigneur Galiciani veut donner aux fr\u00e8res quelques-unes de ses propri\u00e9t\u00e9s. D\u00e9j\u00e0 l\u2019acte de cession avait \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 par devant le seigneur \u00e9v\u00eaque de cette ville. Dominique l\u2019apprend\u00a0; il fait r\u00e9silier le contrat qu\u2019il d\u00e9chire publiquement sur la place de la ville. Saint Vincent Ferrier dira plus tard\u00a0: \u00ab\u00a0Sachons que ce n\u2019est pas d\u2019\u00eatre pauvre qui est louable, mais d\u2019aimer la pauvret\u00e9 et de supporter avec joie, avec all\u00e9gresse, ses privations\u00a0\u00bb. On retrouve ici la doctrine monastique classique. Au XIIe si\u00e8cle, saint Bernard avait lutt\u00e9 contre la richesse et l\u2019opulence de Cluny\u00a0; mais peu apr\u00e8s sa mort, l\u2019abbaye avait perdu une grande\u00a0partie de son prestige. Les terres accumul\u00e9es par la suite des dons enrichissent l\u2019Ordre. Et quand les abb\u00e9s de C\u00eeteaux partent \u00e9vang\u00e9liser le monde\u00a0\u00bb, ils le font en grand \u00e9quipage, qui n\u2019\u00e9tait autre que celui que Robert de Cour\u00e7on demandait aux moines par souci de dignit\u00e9. Enrichi, l\u2019ordre de C\u00eeteaux n\u2019a plus la jeunesse qui lui aurait permis d\u2019\u00eatre l\u2019instrument de la R\u00e9forme. Dans le refus de saint Dominique d\u2019accepter quelque terre que ce soit, il faut voir le trait de g\u00e9nie\u00a0\u00bb qui donner \u00e0 l\u2019Ordre dominicain tout son rayonnement. Saint Thomas, dans le <em>Contra impugnates Dei cultum<\/em>, d\u00e9fendra le droit des Pr\u00eacheurs \u00e0 ne percevoir ni dimes, ni b\u00e9n\u00e9fices. La mendicit\u00e9 permettait d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la critique des la\u00efcs, fond\u00e9e comme nous le montre de Synode de Paris.<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019est peut-\u00eatre pas tant sur le plan local que le code des mendiants est important. Ecoutons plut\u00f4t un texte qui critique la fiscalit\u00e9 pontificale\u00a0: \u00ab\u00a0Il est inou\u00ef de voir le Saint-Si\u00e8ge, chaque fois qu\u2019il se trouve dans le besoin, imposer \u00e0 l\u2019\u00c9glise de France des subsides, des contributions, prises sur le temporal, quand le temporel ne rel\u00e8ve que du roi\u2026 Il est inou\u00ef d\u2019entendre par le monde cette parole\u00a0: donnez-moi tant ou je vous excommunie\u2026 L\u2019\u00c9glise romaine, qui n\u2019a pas gard\u00e9 le souvenir de la simplicit\u00e9 primitive, est \u00e9touff\u00e9e par ses richesses qui ont produit dans son sein l\u2019avarice avec ses cons\u00e9quences\u2026 Le roi ne peut tol\u00e9rer que l\u2019on d\u00e9pouille les \u00e9glises de son royaume\u00a0\u00bb (Fliche, X, p. 261).<\/p>\n<p>Ce texte montre deux choses\u00a0: d\u2019une part, la naissance d\u2019un nationalisme fran\u00e7ais\u00a0; d\u2019autre part, il nous explique le succ\u00e8s des Ordres mendiants. Il ne faudrait pas voir dans ce texte une quelconque manifestation d\u2019anticl\u00e9ricalisme, car l\u2019auteur, qui n\u2019est autre que le roi saint Louis, entretenant avec le pape Innocent IV d\u2019excellents rapports par ailleurs.<\/p>\n<p>Les ordres mendiants, par leur organisation m\u00eame, ne sont plus li\u00e9s \u00e0 une terre\u00a0; ils sont citoyens de chr\u00e9tient\u00e9. Serviteur du Saint Si\u00e8ge, Thomas d\u2019Aquin partira quand ce sera n\u00e9cessaire pour Cologne, puis de nouveau reviendra en Italie.<\/p>\n<p>Dans le refus du monde familial, il ne faudrait pas faire de saint Thomas un homme plein de m\u00e9pris pour tout ce qui est ancien. Sa vie est encadr\u00e9e par le monast\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin. Plac\u00e9 tout enfant dans un monast\u00e8re, il va y finir ses jours.<\/p>\n<p>En 1274, appel\u00e9 par Gr\u00e9goire X au Concile \u0153cum\u00e9nique de Lyon, Thomas d\u2019Aquin part, mais se trouvant mal, il veut aller \u00e0 la rencontre de la mort dans un lieu convenable \u00e0 sa vocation\u00a0; il se fait porter chez les cisterciens \u00e0 l\u2019abbaye de Fuossa Nova. En arrivant au monast\u00e8re, il cite le psaume  131  \u00ab\u00a0C\u2019est ici le lieu de mon repos pour toujours\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Il revenait, \u00e9crit le P\u00e8re Sertillanges, \u00e0 son berceau\u00a0; sa vie serait encadr\u00e9e dans la paix b\u00e9n\u00e9dictine, et deux grandes familles religieuses en seraient \u00e0 jamais unies\u00a0\u00bb (p. 42) Au moine qui l\u2019assiste, il commente le Cantique des Cantiques et en recevant le viatique, Thomas prononce ces paroles\u00a0: \u00ab\u00a0Je te re\u00e7ois, prix de la r\u00e9demption de mon \u00e2me, viatique de mon p\u00e8lerinage, pour l\u2019amour de qui j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9, j\u2019ai veill\u00e9, je me suis \u00e9puis\u00e9\u00a0\u00bb. Cette derni\u00e8re phrase r\u00e9sume toute l\u2019activit\u00e9 de saint Thomas, que nous c\u00e9l\u00e9brons comme docteur de l\u2019\u00e9glise. L\u2019oraison de la messe de ce jour dit en effet\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Deus qui Ecclesiam suam beati Thomae confessoris tui mira eruditio clarificus<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>La fonction de docteur au XIIIe si\u00e8cle est tr\u00e8s li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9dication. Nous avons confirmation de ce fait dans bien d\u2019autres textes de l\u2019\u00e9poque, qui identifient <em>ordo praedicatorum<\/em> \u00e0 <em>ordo doctorum<\/em>. Citons, entre autres, Guillaume de Saint-Amour dans son de pericculis et le pape Alexandre IV, qui, dans une bulle de 1255, dit \u00e0 propos des dominicains de l\u2019Universit\u00e9 de Paris\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ibi ordinatus est per providentiam conditoriss ad opus atque custodiam doctorum ordo praecipuus<\/em>\u00a0\u00bb. Remarquons la date de 1255 et les noms en question\u00a0: nous sommes dans le plus fort de la querelle entre r\u00e9guliers et s\u00e9culiers dont il sera question plus loin. C\u2019est en effet l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Thomas d\u2019Aquin est envoy\u00e9 \u00e0 Anani d\u00e9fendre le droit d\u2019enseigner au nom de l\u2019Ordre.<\/p>\n<p>Avant de voir plus en d\u00e9tail cette crise, il faut voir comment au moment o\u00f9 les Mineurs et les Pr\u00e9cheurs sont l\u2019instrument de la r\u00e9forme, les fils de saint Dominique sont pr\u00e9sent\u00e9s comme un Ordre \u00ab\u00a0scolaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dominicains pr\u00eacheurs<\/p>\n<p>Les constitutions primitives des Pr\u00eacheurs ont un cachet scolaire tr\u00e8s marqu\u00e9. On y trouve l\u2019obligation d\u2019\u00e9tudes intensives, ce qui ne fait que reprendre la volont\u00e9 du pape Honorius III. Les Constitutions font obligation d\u2019avoir un docteur, professeur de th\u00e9ologie dans chaque couvent\u00a0! Le Saint-Si\u00e8ge favorise un tel \u00e9tat des choses, en 1266 le pape Cl\u00e9ment IV rappelle au chapitre des Pr\u00eacheurs de Tr\u00e8ves la n\u00e9cessits d\u2019\u00e9tudes \u00e0 Paris ou \u00e0 Bologne et dans les Universit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me concile de Latran demandait aux \u00e9v\u00eaques de s\u2019adjoindre un ma\u00eetre qui avait mission d\u2019enseigner gratuitement les clercs de l\u2019\u00e9glise dont il \u00e9tait charg\u00e9. Peu \u00e0 peu l\u2019\u00c9glise augmente ces exigences, et outre un th\u00e9ologien il faut un ma\u00eetre pour instruire en ce qui concerne le minist\u00e8re pastoral. Ces d\u00e9crets ne peuvent s\u2019appliquer\u2026 la volont\u00e9 de r\u00e9forme se heurtant \u00e0 l\u2019inertie de la majorit\u00e9 des clercs.<\/p>\n<p>De cet \u00e9chec on trouve un \u00e9cho dans les \u00e9crits de Bernard de Parme, du cardinal Hostiensis qui, comme saint Thomas en 1257, ne peuvent que constater l\u2019\u00e9chec de cet effort. Dans le <em>Contra impugnantes<\/em> le docteur ang\u00e9lique  remarque que le clerg\u00e9 s\u00e9culier n\u2019a pas rempli les prescriptions du concile touchant les ma\u00eetres en th\u00e9ologie dans les villes archi\u00e9piscopales. Par contre les religieux ont ex\u00e9cut\u00e9 au-del\u00e0 des d\u00e9crets.<\/p>\n<p>Les causes de cet \u00e9chec ne sont pas la mauvaise volont\u00e9 des \u00e9v\u00eaques. L\u00e0 o\u00f9 de telles \u00e9coles sont cr\u00e9\u00e9es, beaucoup de clercs, \u00e0 qui les \u00e9tudes sont offertes gratuitement, all\u00e8rent aux \u00e9coles, mais aucun d\u2019eux ou presque ne voulut enseigner<sup><a href=\"#post-2590-footnote-8\" id=\"post-2590-footnote-ref-8\">[7]<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable solution fut apport\u00e9e par les Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs. Pauvres, les Pr\u00eacheurs sont des lettr\u00e9s, puisque sous Jourdain de Saxe qui fut ma\u00eetre de l\u2019Ordre de 1222 \u00e0 1236, pr\u00e8s d\u2019un millier de sujets entr\u00e8rent dans les rangs de cette nouvelle milice, et que, comme le docteur ang\u00e9lique, ils venaient des \u00e9coles et des universit\u00e9s. L\u2019\u00e9piscopat accueille avec empressement ces pr\u00eacheurs, d\u2019autant plus que le Saint Si\u00e8ge permet aux coll\u00e8ges dominicains de jouer le r\u00f4le qu\u2019auraient d\u00fb jouer les ma\u00eetres s\u00e9culiers. C\u2019est au Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs que s\u2019adressent les \u00e9v\u00eaques pour fournir les \u00e9coles \u00e9piscopales et m\u00eame les abbayes b\u00e9n\u00e9dictines. Au moment ou Thomas d\u2019Aquin enseigne \u00e0 Paris, les Pr\u00eacheurs comptent pr\u00e8s de 1350 ma\u00eetres dans la moiti\u00e9 dans les Universit\u00e9s, les \u00e9coles conventuelles, \u00e9piscopales et monastiques qui ont pour charge l\u2019enseignement public de la th\u00e9ologie. 50 ans auparavant, il eut \u00e9t\u00e9 difficile de trouver, en dehors de Paris et de Bologne, une douzaine de professeurs de th\u00e9ologie.<\/p>\n<p>Un tel mouvement ne s\u2019est pas fait si simplement que cela. C\u2019est ce que nous montre la crise de l\u2019Universit\u00e9 de Paris de 1252 \u00e0 1257.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p><strong><em>Crise \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Paris<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019Universit\u00e9 qui en 1231 avait obtenu du pape et du roi son autonomie administrative, est inqui\u00e8te devant la pouss\u00e9e\u00a0d\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019enseignants, les dominicains. Elle n\u2019autorise qu\u2019une chaire dans les coll\u00e8ges religieux. Les Fr\u00e8res pr\u00eacheurs protestent, mais cela reste sur le plan th\u00e9orique. Jusqu\u2019en 1253, o\u00f9, selon le chronique \u00ab\u00a0\u00e0 la suite d\u2019un repas des jeunes t\u00eates s\u2019\u00e9chauff\u00e8rent\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb comme le rapporte l\u2019historien Crevier. Les \u00e9tudiants  se querellent avec des bourgeois de Paris. La garde royale intervient\u00a0; un \u00e9tudiant est tu\u00e9 et d\u2019autres s\u00e9rieusement mis \u00e0 mal. Les ma\u00eetres prennent le parti de leurs \u00e9l\u00e8ves et l\u2019Universit\u00e9 qui a conquis ses \u00ab\u00a0<em>jura et libertas<\/em>\u00a0\u00bb interrompt les cours.  Les dominicains acceptent de participer \u00e0 la condition que les d\u00e9crets de 1952 soient abrog\u00e9s. Pour permettre aux enseignants religieux des ordres mendiants de reprendre leur cours les ma\u00eetres s\u00e9culiers demandent un serment de fid\u00e9lit\u00e9. Les pr\u00eacheurs refusent en arguant que ce serait en contradiction avec la constitution de leur Ordre. Ils veulent bien pr\u00eater un serment, mais en y introduisant des r\u00e9serves quant \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance aux lois de leur Ordre. Une exclusion du corps enseignant est alors prononc\u00e9e contre les Fr\u00e8res pr\u00eacheurs et les Fr\u00e8res mineurs qui font cause commune.<\/p>\n<p>Si la premi\u00e8re question est r\u00e9gl\u00e9e par le bannissement de quelques bourgeois et la pendaison de quelques autres, la querelle universitaire entre les r\u00e9guliers et les s\u00e9culiers se complique. Une tentative de conciliation est faite par les \u00e9v\u00eaques d\u2019Evreux et de Senlis. Elle \u00e9choue. et la question est port\u00e9e \u00e0 Rome. Le pape Innocent IV re\u00e7oit Guillaume de Saint-Amour en 1254. Celui-ci obtient non seulement la confirmation  des pr\u00e9tentions des s\u00e9culiers, mais il remet en honneur les d\u00e9cisions prises par Robert de Cour\u00e7on en 1215 pour ce qui concerne les droits des moines. En f\u00e9vrier, il \u00e9crit une lettre au nom de l\u2019Universit\u00e9 \u2013 adress\u00e9e \u00e0 tous les pr\u00e9lats de la chr\u00e9tient\u00e9, mais il a le tort d\u2019aller trop loin\u00a0; il ne se contente pas de la question juridique, il introduit des questions \u00e9trang\u00e8res, personnelles et surtout il attaque la profession de mendicit\u00e9 religieuse. Le pape Alexandre IV qui lui succ\u00e8de \u00e9crit une \u00ab bulle\u00a0\u00bb o\u00f9 en pronon\u00e7ant l\u2019\u00e9loge de l\u2019Universit\u00e9, il donne gain de cause aux Mendiants. Ceux-ci sont r\u00e9introduits dans l\u2019Universit\u00e9 en avril 1255. Les \u00e9v\u00eaques d\u2019Orl\u00e9ans et d\u2019Auxerre sont charg\u00e9s de faire appliquer la Bulle et de frapper les rebelles des foudres eccl\u00e9siastiques.<\/p>\n<p>L\u2019Universit\u00e9 est trop engag\u00e9e pour se soumettre et comme r\u00e9sister au pape n\u2019est pas chose que l\u2019on peut faire, elle prononce sa dissolution comme corps enseignant. Les docteurs \u00e9chappent ainsi \u00e0 l\u2019excommunication lanc\u00e9e contre eux, \u00e9t\u00e9 les cours se terminent rapidement puisque l\u2019on est pr\u00e8s des vacances. Quant aux dominicains, ils continuent leur cours au couvent Saint-Jacques sous la protection des archers royaux.<\/p>\n<p>Le pape envoie trois nouvelles bulles, l\u2019une au chancelier de sainte Genevi\u00e8ve, lui demandant de ne conf\u00e9rer la licence qu\u2019\u00e0 ceux qui ob\u00e9issent, les autres aux \u00e9v\u00eaques d\u2019Orl\u00e9ans et d\u2019Auxerre en faveur des religieux de la rue Saint-Jacques. En 1256, un synode parisien essaie un compromis que le pape refuse dans une nouvelle bulle o\u00f9 il qualifie les docteurs Guillaume de Saint-Amour et ses comparses de \u00ab\u00a0rebelles \u00e0 l\u2019\u00c9glise romaine\u00a0\u00bb, le roi de France doit exiler les plus coupables et comme le bras s\u00e9culier est pr\u00eat \u00e0 se lever, tout rendre dans l\u2019ordre en 1257.<\/p>\n<p>Il nous faut voir ce que vient faire saint Thomas dans cette crise. L\u2019examen des faits \u00e9tablit que, outre la question de la ma\u00eetrise \u00e0 l\u2019universit\u00e9, il y avait aussi une question de privil\u00e8ge. Les mendiants se pr\u00e9tendaient ind\u00e9pendants des cur\u00e9s en ce qui concerne la pr\u00e9dication et l\u2019administration du sacrement de p\u00e9nitence. L\u2019Universit\u00e9 prend le parti de ces derniers et Guillaume de saint-Amour reprochent aux pr\u00eacheurs \u00ab\u00a0l\u2019engagement des religieux dans le monde, dont ils devraient \u00eatre s\u00e9par\u00e9s par \u00e9tat, la pauvret\u00e9 contraire au bon ordre de la soci\u00e9t\u00e9 et de la propri\u00e9t\u00e9, les fonctions apostoliques pour lesquelles ils ne peuvent avoir mandat,  les pr\u00e9tentions \u00e0 enseigner alors qu\u2019ils devraient se tenir dans une silencieuse humilit\u00e9. Par del\u00e0 les animosit\u00e9s personnelles, note le P\u00e8re Chenu, se d\u00e9veloppe un conflit de doctrine. L\u2019historien Guillaume de Naugis rapporte au jour le jour que en 1252\u00a0: \u00ab\u00a0ce advient une grande turbation entre l\u2019Universist\u00e9 des clercs escoliers de Paris et les religieux, pour l\u2019occasion qu\u2019un livre que Guillaume de Saint-Amour avait fait et ordonn\u00e9\u00a0\u00bb. Ce livre s\u2019intitule\u00a0: Tractatus brevis de periculis novissimorum temporum. Les p\u00e9rils sont les pr\u00e9tentions des Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs et Mineurs qui, sous des dehors de saintet\u00e9, am\u00e8nent avec eux la ruine de l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<p>La question est port\u00e9e \u00e0 Rome devant le pape Alexandre IV auquel est d\u00e9f\u00e9r\u00e9 le \u00ab\u00a0de periculis\u00a0\u00bb. Les Mendiants envoient leur d\u00e9putation\u00a0: pour les Pr\u00eacheurs Humbert de saint-Romans, ma\u00eetre de l\u2019Ordre, Albert le Grand et Thomas d\u2019Aquin. Pour les Mineurs, saint Bonaventure.<\/p>\n<p>Ouvrons ici une parenth\u00e8se pour indiquer que, si l\u2019amiti\u00e9 entre saint Thomas et Albert le Grand  est c\u00e9l\u00e8bre, il n\u2019est pas moins douteux qu\u2019entre Thomas d\u2019Aquin et saint Bonaventure il y a eu une amiti\u00e9 tr\u00e8s solide. La querelle entre Pr\u00eacheurs et Mineurs sur l\u2019augustinisme ne commencera qu\u2019apr\u00e8s le d\u00e9part de saint Bonaventure et son remplacement \u00e0 Paris par Jean Peckham\u00a0! Du c\u00f4t\u00e9 des s\u00e9culiers, Guillaume de Saint-Amour est \u00e0 la t\u00eate d\u2019une d\u00e9l\u00e9gation d\u2019universitaires parmi lesquels Eudes de Douay et Chr\u00e9tien de Beauvais. Le <em>De Periculis<\/em> est examin\u00e9 par une commission de cardinaux, compos\u00e9e de Jean Franciogia, Jean des Ursin,, Eudes de Chateautroux et Hugues de Saint-Cher. Sur leur rapport, le livre est condamn\u00e9 comme \u00ab\u00a0inique, criminel et exc\u00e9crable\u00a0\u00bb puis brul\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise d\u2019Anagni o\u00f9 \u00e9tait la cour pontificale. La Bulle du pape du 5 octobre 1256 anath\u00e9matise l\u2019\u0153uvre. Le pape d\u00e9cide en outre de nommer Bonaventure et Thomas d\u2019Aquin ma\u00eetres \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Paris.<\/p>\n<p>Tel est le deuxi\u00e8me \u00e9v\u00e9nement important de la vie du Docteur ang\u00e9lique dont nous avons choisi de parler. La condamnation du De Periculis ayant soulev\u00e9 bien des passions et remu\u00e9 bien des id\u00e9es, les th\u00e9ologiens mendiants se mirent en demeure de les corriger.<\/p>\n<p>Saint Bonaventure publie son remarquable ouvrage \u00ab\u00a0<em>Questiones disputate de perfectione angelica<\/em>\u00a0\u00bb dont on a dit\u00a0: \u00ab\u00a0En \u00e9levant le d\u00e9bat, le docteur s\u00e9raphique s\u2019attache \u00e0 montrer que la perfection \u00e9vang\u00e9lique r\u00e9side dans l\u2019humilit\u00e9, doubl\u00e9e de pauvret\u00e9, de chastet\u00e9 et d\u2019ob\u00e9issance\u00a0; que les Franciscains poursuivent plus que personne, la r\u00e9alisation d\u2019un tel id\u00e9al est que la pr\u00e9dication leur convenait parfaitement\u00a0\u00bb (Fliche 266). Mais l\u2019ordre franciscain se divise alors entre partisans de la r\u00e8gle et partisans de la pauvret\u00e9 absolue \u2013 aussi ce sont les Pr\u00eacheurs qui sont au premier plan de la lutte.<\/p>\n<p>Thomas d\u2019Aquin se trouve plac\u00e9 face \u00e0 Guillaume de Saint-Amour. Au <em>de Periculis<\/em> il r\u00e9pond par un opuscule \u00ab\u00a0<em>Contra impugnates cultum Dei et religionem<\/em>\u00a0\u00bb.\u00a0Dans cet ouvrage fait pour la d\u00e9fense d\u2019un ordre mendiant, il d\u00e9fend non pas tel ou tel privil\u00e8ge, mais le droit \u00e0 l\u2019existence d\u2019un ordre mendiant. En d\u00e9finissant la pauvret\u00e9, la chastet\u00e9, l\u2019ob\u00e9issance et le droit d\u2019enseigner, il d\u00e9fend sa vocation. Le plan de cette \u0153uvre est simple. Dans une premi\u00e8re partie, Thomas d\u2019Aquin expose\u00a0ce qu\u2019est la religion et ce qu\u2019est la vie religieuse. Avant de d\u00e9finir sereinement dans la Somme de th\u00e9ologie (IIa IIae) les diff\u00e9rents \u00e9tats de vie, sur un ton pol\u00e9mique, Thomas expose la raison d\u2019\u00eatre de son ordre. Les reproches faits par les s\u00e9culiers se trouvent r\u00e9sum\u00e9s au d\u00e9but du trait\u00e9. En voici les phrases essentielles. \u00ab\u00a0D\u2019abord ils font tous leurs efforts pour enlever aux pr\u00eacheurs et l\u2019\u00e9tude et la science. [\u2026] Ils font secondement tout ce qui d\u00e9pend d\u2019eux pour les exclure de la soci\u00e9t\u00e9 de ceux qui \u00e9tudient [\u2026]. Ils s\u2019efforcent troisi\u00e8mement de les emp\u00eacher de pr\u00eacher et d\u2019entendre les confessions. [\u2026] Ils bl\u00e2ment et blasph\u00e8ment leur perfection, \u00e0 savoir, la pauvret\u00e9 des mendiants [\u2026]. Ils leur retranchent la nourriture et les aum\u00f4nes qui les faisaient vivre [\u2026].Enfin, ils s\u2019appliquent, de tout leur pouvoir, \u00e0 ruiner la r\u00e9putation des saints par des \u00e9crits qu\u2019ils r\u00e9pandent dans le monde entier\u00a0\u00bb (Viv\u00e8s, t. XXIX p. 263). Comme on peut le voir, il ne s\u2019agit pas uniquement de la crise \u00e0 l\u2019Universit\u00e9\u00a0; il s\u2019agit de l\u2019existence des mendiants. Guillaume de Saint-Amour avait r\u00e9veill\u00e9 une opposition qui se faisait d\u00e9j\u00e0 sentir au synode de Paris du temps de Robert de Cour\u00e7on. Deux tendances se font jour \u00e0 propos de la vie religieuse. L\u2019une, celle des maitres parisiens, consid\u00e8re que le r\u00f4le du moine est de rester fix\u00e9 dans son couvent, loin de la vie agit\u00e9e des villes, consacrant tout son talent \u00e0 la <em>lectio divina<\/em> et aux travaux des champs. L\u2019autre tendance, celle des Pr\u00eacheurs est expos\u00e9e par saint Thomas. En parcourant rapidement les t\u00eates des chapitres du <em>Contra Impugnantes<\/em>, on y d\u00e9couvre toute la doctrine des Fr\u00e8res Pr\u00eacheurs. Thomas d\u2019Aquin \u00e9tablit qu\u2019il est parfait pour un religieux d\u2019enseigner, de faire partie d\u2019un monde o\u00f9 sont m\u00eal\u00e9s la\u00efcs, clercs et r\u00e9guliers. Il affirme le droit d\u2019un religieux qui n\u2019a pas charge d\u2019\u00e2me de pr\u00eacher et d\u2019entendre les confessions. Ensuite, il montre que le religieux n\u2019est en aucun cas tenu au travail des champs et qu\u2019il est conforme \u00e0 sa vocation de ne vivre que d\u2019aum\u00f4nes dans un Ordre qui ne poss\u00e8de rien en propre\u00a0: ni terres, ni b\u00e9n\u00e9fices.<\/p>\n<p>La querelle est loin d\u2019\u00eatre termin\u00e9e. Si chr\u00e9tien de Beauvais devient l\u2019ami des Dominicains, au point de vouloir que sa d\u00e9pouille mortelle repose chez eux, jusqu\u2019en 1272 Guillaume de Saint-Amour ne d\u00e9sarme pas. En 1265, il envoie au pape Cl\u00e9ment IV un m\u00e9moire qui sera condamn\u00e9 \u00ab\u00a0Liber de Antichristo et ejusdem ministris\u00a0\u00bb. Saint Bonaventure r\u00e9pond par un texte\u00a0: \u00ab\u00a0Tractatus pauperis contra insipientem\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Revenu \u00e0 Paris depuis peu, Thomas d\u2019Aquin lutte contre les ma\u00eetres s\u00e9culiers. Contre G\u00e9rard d\u2019Abbeville, il \u00e9crit un trait\u00e9 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0De la perfection de la vie spirituelle\u00a0\u00bb. Contre Nicolas de Lisieux, auteur d\u2019un ouvrage \u00ab\u00a0De la perfection de l\u2019\u00e9tat cl\u00e9rical\u00a0\u00bb qui voulait faire suite aux trait\u00e9s de Guillaume de Saint-Amour, Thomas d\u2019Aquin r\u00e9ponde par un plaidoyer \u00ab\u00a0contre ceux qui d\u00e9tournent d\u2019entrer en religion\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ces luttes n\u2019\u00e9puisent pas les forces de Thomas d\u2019Aquin. Tout en d\u00e9fendant son Ordre et sa vocation, il entreprend, \u00e0 la demande du pape, ses principaux travaux dont le but est de d\u00e9fendre la pens\u00e9e chr\u00e9tienne contre la philosophie dangereuse pour la foi. Si certains ont boud\u00e9 Aristote, d\u2019autres ont pris un parti adverse et utilis\u00e9 ses textes pour subvertir la foi\u00a0: les philosophes arabes\u00a0; non seulement ils ignorent la tradition chr\u00e9tienne, mais il la r\u00e9cuse ou la falsifie. Il y a l\u00e0 un champ de travail immense.<\/p>\n<p>Thomas d\u2019Aquin entend recevoir gr\u00e2ce \u00e0 Aristote une meilleure connaissance du monde, de l\u2019humanit\u00e9 et m\u00eame de l\u2019action de Dieu. Il entreprend une analyse syst\u00e9matique des \u0153uvres alors accessibles. Le P. Chenu note\u00a0que le choix d\u2019Aristote est la source de \u00ab\u00a0l\u2019\u0153uvre\u00a0magistrale d\u2019une th\u00e9ologie en pleine possession de sa foi, non le seul fait d\u2019une option rationnelle entre des philosophies concurrentes\u00a0\u00bb. Les travaux d\u2019Albert le Grand permettent d\u2019avancer et de ne pas tomber dans les erreurs de Siger de Brabant (le nominalisme).<\/p>\n<p>Ce travail se situe dans un grand mouvement \u00e9vang\u00e9lique qui repose sur deux faits. Le premier est le mouvement missionnaire. En effet, Thomas d\u2019Aquin compose le Contra Gentiles \u00e0 la demande de saint Raymond de P\u00e9gnafort, dominicain, qui, avec jean de Matha et saint Pierre Nolasque avaient remplac\u00e9 les croisades (et la guerre) par des approches \u00e9vang\u00e9liques sur les traces de saint Fran\u00e7ois.<\/p>\n<p>Dans ce dialogue avec les \u00ab\u00a0Gentils\u00a0\u00bb (les pa\u00efens), la Chr\u00e9tient\u00e9 sent le besoin d\u2019une formation doctrinale s\u00fbre et ce sont les ma\u00eetres de l\u2019Universit\u00e9 qui donnent l\u2019enseignement indispensable.<\/p>\n<p>Cette formation s\u2019accompagne d\u2019un retour aux textes et le couvent saint Jacques de Paris peut, \u00e0 juste titre, s\u2019enorgueillir des travaux d\u2019\u00c9criture sainte.<\/p>\n<p>Dans ce monde en pleine effervescence, Thomas d\u2019Aquin exerce sa fonction de Docteur.  Il la garde\u2026<\/p>\n<p>En effet, Thomas a des propositions de promotion sociale. Un malheur arrive\u00a0; son fr\u00e8re Raynald est tu\u00e9 par ordre de l\u2019empereur au motif qu\u2019il avait pris le parti du pape. Le ch\u00e2teau d\u2019Aquin et ses d\u00e9pendances sont mis \u00e0 sac. Lla mort de l\u2019empereur change la situation et la maman de Thomas demande \u00e0 son fils de venir relever le domaine familial. Pour le faire on lui propose de devenir Abb\u00e9 du Mont Cassin avec le droit de garder son habit. Ce qu\u2019il refuse. Plus tard, on lui propose d\u2019\u00eatre archev\u00eaque de Naples (ville tr\u00e8s prosp\u00e8re\u2026). Il refuse.<\/p>\n<p>la vocation de Thomas est celle d\u2019un fr\u00e8re pr\u00eacheur qui occupe une place dans l\u2019enseignement de la th\u00e9ologie.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019en 1256 Hugues de Saint-Cher et Albert le Grand obtienne qu\u2019il soit Ma\u00eetre \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Paris, Thomas d\u2019Aquin expose dans la \u00ab\u00a0le\u00e7on originale\u00a0\u00bb le r\u00f4le de docteur. Il conclut\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu communique la v\u00e9rit\u00e9 par l\u2019\u00e9clat de sa nature. Les docteurs ne sont que les ministres qui doivent \u00eatre par cons\u00e9quent purs, intelligents, fervents, dociles. D\u2019eux-m\u00eames, ils  n\u2019ont aucune suffisance\u00a0; mais de Dieu ils peuvent tout.<\/p>\n<p>De cette vocation Thomas d\u2019Aquin \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019\u0153uvre de la vie active est double. Il y a celle qui d\u00e9rive de la pl\u00e9nitude de la contemplation. Ceci l\u2019emporte sur la simple contemplation. Il est plus parfait en effet d\u2019\u00e9clairer que de voir simplement la lumi\u00e8re, de communiquer aux autres ce qu\u2019on a contempl\u00e9 que de contempler seulement. Il y a ensuite cette \u0153uvre de la vie active qui consiste toute en occupations ext\u00e9rieures\u00a0: faire l\u2019aum\u00f4ne, par exemple, exercer l\u2019hospitalit\u00e9 et autres \u0153uvres pareilles. Ces \u0153uvres-l\u00e0 sont inf\u00e9rieures aux \u0153uvres de la contemplation, hormis les cas de n\u00e9cessit\u00e9. Ainsi parmi les ordres religieux, ceux-l\u00e0 occupent le plus haut rang qui sont ordonn\u00e9s \u00e0 l\u2019enseignement et \u00e0 la pr\u00e9dication. Ils sont, de tous, les plus proches de la perfection des \u00e9v\u00eaques\u00a0\u00bb (<em>Somme de th\u00e9ologie<\/em> IIa IIae, q. 188 a. 6)<\/p>\n<p>Monast\u00e8re de Prouilhe, 24 mars 2024<\/p>\n<p>Jean-Michel Maldam\u00e9<\/p>\n<ol>\n<li id=\"post-2590-footnote-2\">\n    \t Ceci est d\u2019ailleurs caract\u00e9ristique de notre histoire de l\u2019\u00c9glise, car aucune autre religion n\u2019a ainsi r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l\u2019effondrement des civilisations comme la religion chr\u00e9tienne qui, juive \u00e0 ses origines, grecque dans sa premi\u00e8re conqu\u00eate du monde, n\u2019arrive \u00e0 son apog\u00e9e que dans le monde latin o\u00f9 elle se transforme en \u00c9glise barbare avant d\u2019entrer dans le Moyen-\u00c2ge. La succession des ordres religieux nous montre comment leur apparition est li\u00e9e \u00e9troitement \u00e0 la finalit\u00e9 que leur impose l\u2019\u00e2ge qui les a vus appara\u00eetre. N\u00e9s par groupe, comme plusieurs tentatives d\u2019\u00e9bauche, ils sont suivis par des Ordres types qui repr\u00e9sentent plus ad\u00e9quatement le moyen propre \u00e0 obtenir une solution au probl\u00e8me envisag\u00e9. Dans cette \u00e9volution li\u00e9e au progr\u00e8s et aux vicissitudes de l\u2019\u00e9poque, la hi\u00e9rarchie \u00e9piscopale et le monde eccl\u00e9siastique s\u00e9culier, vou\u00e9s par leur minist\u00e8re \u00e0 une action locale et uniforme repr\u00e9sentent, selon l\u2019expression du P\u00e8re Mandonnet \u00abla puissance statique de la vie de l\u2019\u00c9glise\u00a0; les institutions pouvant mieux s\u2019adapter \u00e0 des besoins sp\u00e9ciaux auxquels elles s\u2019efforcent tour \u00e0 tour de satisfaire\u00a0\u00bb. <a href=\"#post-2590-footnote-ref-2\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2590-footnote-3\">\n    \t p. 6 <a href=\"#post-2590-footnote-ref-3\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2590-footnote-4\">\n    \t La d\u00e9cision de Fr\u00e8re Thomas avait fait sensation et sa m\u00e8re Th\u00e9odora, veuve depuis peu, n\u2019ayant pu le convaincre avait demand\u00e9 aide \u00e0 ses fils. Et le chroniqueur nous rapporte qu\u2019elle d\u00e9p\u00eacha  \u00e0 ses fils a\u00een\u00e9s, \u00e0 la cour de l\u2019empereur au camp d\u2019Aquapendente, un messager qui leur demanda, de par la b\u00e9n\u00e9diction maternelle, de se saisir de Thomas, que les pr\u00eacheurs avaient v\u00eatu de l\u2019habit de leur Ordre et fraisaient fuir du royaume. Ex\u00e9cutant l\u2019ordre de leur m\u00e8re, pour lui donner un gage d\u2019affection, les fils de Th\u00e9odora expos\u00e8rent \u00e0 l\u2019empereur le mandat re\u00e7u, et, avec son assentiment, envoy\u00e8rent des \u00e9claireurs explorer routes et chemins\u00a0\u00bb (cit\u00e9 par le P. Chenu, p. 4 et 5) <a href=\"#post-2590-footnote-ref-4\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2590-footnote-5\">\n    \t La marche de la civilisation pose des probl\u00e8mes nouveaux \u00e0 la sollicitude de l\u2019\u00c9glise. Au d\u00e9but du XIIIe si\u00e8cle, ces probl\u00e8mes \u00e9taient multiples et graves. Ils naissaient en grande partie de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, politique et intellectuelle en pr\u00e9sence de la permanence de l\u2019immobilit\u00e9 des institutions eccl\u00e9siastiques issues d\u2019un milieu historique partiellement disparu et en voie de d\u00e9cadence. Saint Thomas se place dans ce renouveau. L\u2019\u00e9tat des choses ancien ne pouvait suffire \u00e0 r\u00e9pondre aux besoins de la chr\u00e9tient\u00e9. le regard anxieux des Pontifes romains suivait avec attention et les besoins nouveaux de la chr\u00e9tient\u00e9 et les dangers qui naissaient de probl\u00e8mes demeur\u00e9s sans solution fonci\u00e8re.  Quels probl\u00e8mes\u00a0? Cette crise vient, nous l\u2019avons dit, du passage du monde f\u00e9odal au monde communal. <a href=\"#post-2590-footnote-ref-5\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2590-footnote-6\">\n    \t Chenu, p. 8. <a href=\"#post-2590-footnote-ref-6\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2590-footnote-7\">\n    \t  Chenu, p. 14. <a href=\"#post-2590-footnote-ref-7\">\u2191<\/a><\/li>\n<li id=\"post-2590-footnote-8\">\n    \t Pourquoi l\u2019auraient-ils fait\u00a0? Ils avaient l\u2019instruction et vivaient sur un b\u00e9n\u00e9fice eccl\u00e9siastique dont ils avaient d\u00e9j\u00e0 l\u2019usage. La solution \u00e9tait propos\u00e9e par Honorius III\u00a0: cr\u00e9er un b\u00e9n\u00e9fice. Mais tous les b\u00e9n\u00e9fices \u00e9taient occup\u00e9s et souvent il \u00e9tait difficile de trouver un b\u00e9n\u00e9fice vacant pour un ma\u00eetre en th\u00e9ologie. <a href=\"#post-2590-footnote-ref-8\">\u2191<\/a><\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Conf\u00e9rence \u2013 Prouilhe 2024 Saint Thomas d\u2019Aquin\u00a0: ma\u00eetre et mod\u00e8le Quand on fait de la th\u00e9ologie, on ne peut pas ignorer qu\u2019il y a diverses mani\u00e8res d\u2019interpr\u00e9ter les textes de saint Thomas et donc une grande ambigu\u00eft\u00e9 \u00e0 parler de thomisme. 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