Violence, patience et confiance
Évangile de Luc, chap. 13 : « 1 En ce même temps survinrent des gens qui rapportèrent à Jésus ce qui était arrivé aux Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs victimes. 2 Prenant la parole, il leur dit: « Pensez-vous que, pour avoir subi pareil sort, ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens? 3 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous pareillement. 4 Ou ces dix- huit personnes que la tour de Siloé a tuées dans sa chute, pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les hommes qui habitent Jérusalem? 5 Non, je vous le dis; mais si vous ne voulez pas vous repentir, vous périrez tous de même. » 6 Jésus disait encore la parabole que voici: « Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher des fruits et n’en trouva pas. 7 Il dit alors au vigneron: Voilà trois ans que je viens chercher des fruits sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le; pourquoi donc use-t-il la terre pour rien? 8 L’autre lui répondit: Maître, laisse-le cette année encore, le temps que je creuse tout autour et que je mette du fumier. 9 Peut- être donnera-t-il des fruits à l’avenir… Sinon tu le couperas. » »
Un matin de bonne heure, j’étais dans le métro et discrètement, j’ai lu dans le Nouveau Testament de poche qui était dans mon sac le texte de l’évangile du jour. Ma voisine surprit cette lecture et m’adressa la parole ; en désignant la plupart des passagers occupés à lire les journaux gratuits distribués à l’entrée me dit : « Ils lisent les mauvaises nouvelles et vous la Bonne Nouvelle ». Pas le temps d’en dire plus, car il me fallait descendre, mais j’avais été éveillé et rappelé à vivre de cette Bonne nouvelle, si rare dans le monde.
Au chapitre 13 de Luc, ce sont des mauvaises nouvelles. Des Galiléens sont massacrés et la tour de Siloé s’effondre et écrase ceux qui étaient à ses pieds. Hier, c’étaient les Tween Towers de New York, l’effondrement de l’usine textile au Bengladesh où sont mortes des centaines de personnes, le tsunami et la centrale nucléaire détruite devenue source de mort ; quant à la guerre cruelle, elle ne cesse de se répandre dans le vaste monde, jusque chez nous où les innocents sont massacrés… Il nous faut entendre donc ce que Jésus a dit à propos de ces catastrophes. On aurait attendu des lamentations, des indignations, des accusations, des appels à la justice… Non ! Jésus constate que les victimes n’étaient pas punies. Dire qu’elles avaient mérité plus que d’autres un châtiment, c’est pour lui une esquive. Jésus invite tout le monde à se convertir, car ce que révèlent ces catastrophes, c’est la condition humaine, sa vulnérabilité, sa précarité et sa complicité avec les forces du mal. Jésus met en garde contre l’illusion. Tous vulnérables à la puissance du mal. C’est donc de cela que Jésus parle aujourd’hui : de la puissance du mal qui est en chacun de nous.
Jésus n’a pas pris occasion d’un malheur pour accuser le pouvoir en place, si oppresseur qu’il fut. Il n’a pas pris en compte l’architecte défaillant ou l’entreprise coupable de l’effondrement d’une tour. Il invite à voir où est le mal : pas chez les autres, mais chez soi. Il invite à reconnaître qu’il y a dans notre cœur une puissance de ténèbres, une complicité avec la mort. Si maîtres de nous que nous soyons, nous savons que dans nos colères, nos jalousies, nos impulsions violentes, dans nos paroles calomnieuses… au plus profond de notre cœur, il y a une puissance de mal. Bien hypocrite celui qui accuse les autres sans regarder d’abord en lui- même ! Les catastrophes sont des miroirs. Elles nous empêchent de rêver.
Cet appel à la conversion n’est en rien une invitation à désespérer. Sitôt après son appel, Jésus raconte une parabole qui nous invite à la patience. Le figuier ne porte pas de bon fruit. Il n’est pas opportun de l’arracher – même si cela a été confirmé trois années de suite. Jésus fait l’éloge du jardinier qui obtient un délai pour travailler la terre, mettre du fumier et disposer toute chose en vue d’une prochaine récolte. Il fait confiance à son arbre. Ainsi pour Dieu, jardinier avisé, c’est maintenant le temps de la patience, le temps donné au temps pour laisser le fruit advenir selon son propre mouvement, si secret soit-il. Dieu nous fait confiance.
Plus encore, si c’est le temps de la patience de Dieu, ce n’est pas le temps du silence. Dieu ne cesse de nous parler par les signes des temps. Même la folie des hommes peut être un message pour qui a des oreilles pour entendre. Il en est tant ! Tant et tant d’événements heureux, familiers, secrets, mais toujours porteurs de sens. Ce peut être comme parole échangée au matin, au hasard d’une rencontre. Ce peut être la fidélité des jours qui ont la gravité et la simplicité du temps qui passe. Ce peut être la beauté qui se laisse entrevoir. Ce peut être la douleur devant le malheur. Ce peut être la présence familière d’un proche et le souci que l’on se fait pour qui l’on aime. En tout cela, l’appel de Jésus est une invitation à la responsabilité : mettre en pratique l’appel reçu.
Troisième dimanche de carême, 28 février 2016 Jean-Michel Maldamé