Pentecôte 2022
Viens Esprit Créateur
Evangile selon saint Jean, chapitre 14 : « Au cours du dernier repas, Jésus disait à ses disciples : « Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu’il soit avec vous à jamais, 17 l’Esprit de Vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas ni ne le reconnaît. Vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il est en vous. »
Il y a cent jours que la guerre est revenue en Europe avec l’entrée des troupes russes en Ukraine. Cent jours comme un chiffre qui contresigne le malheur qui nous arrive, nous les habitants de la vieille Europe. Ces cent jours sonnent comme le sceau de l’irréductible déclin de nos rêves de paix et de fraternité sur ce que l’on appelle à juste titre « vieux continent ». Le chiffre englobant éveille de notre mémoire les drames d’une histoire tragique puisque le récit des guerres scande les pages de nos livres d’histoire. Reconnaître ce fait ce n’est pas chercher une consolation par consentement à la démission avec pour refrain « on a toujours fait comme ça » ! Reconnaître le fait est un appel à l’espérance par ce que l’on appelle souvent « mise en abime » ou plus exactement : faire un travail de vérité. Osons le mot « vérité ». Il nous est donné par Jésus lui-même qui passant de ce monde à son Père nous promet l’Esprit de vérité. Vérité ! Donc clarté et lucidité. Vérité aussi par exigence de sortir de nos rêves et de perdre nos illusions. Notre prière aujourd’hui est donc un appel à ce que vienne l’Esprit de vérité promis par Jésus : dans la prière dite ces derniers jours « Viens esprit créateur… ». Aujourd’hui, il vient.
Attention cependant, à ne pas nous méprendre sur sa venue. Dieu se donne. Il ne vient pas dans le fracas, dans le bruit, dans le spectaculaire… Il ne vient pas comme un bombardement qui contraint à vivre dans les caves et les souterrains, ni comme une tornade qui ravage nos champs et nos vergers. Il vient comme un souffle, comme une parole qui est entendue, reçue, comprise. Il vient comme un geste qui ouvre un espace pour la confiance et pour le partage. Il vient comme une source d’énergie au plus intime de la conscience de soi. Il vient comme une parole de vie, comme une parole originelle (maternelle) qui est reconnaissance et appel. C’est ce que signifie le mot que l’on traduit par « esprit » pour dire le plus intime de l’acte de vivre.
Que dire de cet « Esprit » ? Non pas l’évanescent qui passe sans laisser de trace, mais celui qui est présence. Non pas l’or, l’argent et autres capitaux dans les circuits monétaires, mais ce qui n’a pas de prix – la vie et la raison de vivre. Non pas la fureur d’être dominateur et possesseur, mais la générosité du don de soi, du partage et de la solidarité. L’esprit, non pas la seule vérité drapée du manteau de l’exactitude, de la force de démonstration et la puissance que donnent les sciences et les techniques, mais la présence, la source de toute valeur et toute vérité. L’esprit qui est lumière : celle qui est pureté, celle qui accompagne les jours et les années de notre vie, les découvertes, les émotions, les convictions, les choix fondateurs qui sont notre visage au-delà des apparences. L’esprit qui est patience, confidence, consolation, présence non seulement dans les beaux jours, mais dans les jours de tristesse et même de désespoir. L’Esprit que l’on qualifie de « saint » parce qu’il est Dieu-avec-nous, Dieu au plus intime de notre être.
Il y a plus encore. En effet, le terme employé par Jésus est un mot transcrit du grec par « Paraclet » (impossible de le traduire car ce terme relève d’une pratique judiciaire qui n’est pas la nôtre) qui désigne celui qui vient au secours d’un innocent accusé pour établir la vérité. C’est tout à la fois un témoin, un intercesseur, un défenseur non seulement par l’argumentation et la preuve, mais surtout par la présence. Tel est l’Esprit : Dieu présent par le plus intime de lui-même au plus intime de notre être. Dans notre cœur, dans notre esprit, mais plus profond encore, dans le don que Dieu fait en nous donnant d’être et en nous appelant à une plénitude que ne ronge ni le temps, ni la tristesse. Tel est l’Esprit : Dieu plus intime à nous-même que nous-mêmes, pour nous donner de participer à sa vie, notre source et notre fin.
En ce jour de Pentecôte, un geste liturgique l’exprime. Au centre de notre chapelle se dresse le cierge pascal apporté pendant la célébration de la nuit. Il est dressé comme pour unir la terre et le ciel dans le mouvement de la flamme qu’il nourrit. Il représente le Christ vainqueur de la mort. Il représente le Christ lumière du monde. Au terme du temps pascal, ce cierge est enlevé, mais la flamme ne disparaît pas. Elle vient sur les douze bougies tenues par douze d’entre nous. Elles seront ensuite posées sur l’autel. C’est le signe que les chrétiens habités par l’Esprit reçu à leur baptême et dans les sacrements sont des lumières. Fragiles, ô combien, mais parce qu’habités par l’Esprit du Christ, ils sont source de vie. Ni violence ni ruse, mais la force et la douceur de l’amour qui est le don de Dieu. Aujourd’hui commence une nouvelle création.
Fête de Pentecôte, Dominicaines des Tourelles, 5 juin 2022
Jean-Michel Maldamé