Les Dominicaines des Tourelles

Homélies et conférences

Saint Sacrement

Le tout dans le fragment

« La nuit où il fut livré, le Seigneur prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi ». » (Lettre de Paul aux Corinthiens, 11, 23) 

Tristesse et angoisse : la guerre qui ravage aujourd’hui notre vielle Europe fait que le plus grand producteur de blé d’Europe ne peut vendre ses récoltes car l’accès aux ports est devenu impossible. Bientôt, si rien ne change, ce sera la famine, la détresse et les révoltes dans le vaste monde. Pas de blé, pas de pain, ce pain nécessaire à la vie ! Pour cette raison, quand quelqu’un prononce le mot « pain », il doit être entendu avec respect, car il ne s’agit pas seulement de ce qui se tient devant les yeux ou dans la main. Certes, c’est une réalité tangible, immédiatement présente à qui la prend en main et la porte à sa bouche avant de la mâcher… Qui d’entre nous ignore que cette réalité n’est pas enclose dans sa matérialité, elle est porteuse de signification. C’est un symbole qui unit la matière et l’esprit, la raison et le cœur, le banal et le merveilleux. C’est un appel à une vie pleinement humaine. Comme une clef qui ouvre sur l’espace et la liberté, comme code qui ouvre l’avenir, comme le geste ou le sourire qui exprime l’intime du cœur, comme une parole qui dit le plus secret, le fragment qui donne accès l’infini… Ainsi pour le pain que la tradition chrétienne appelle « le repas du Seigneur ».

Un morceau de pain est un fragment. Pour en comprendre la valeur, il faut le placer dans son histoire. Dans le pain se donne à voir un long chemin de fabrication : de la moisson au moulin, puis après la mise sur le marché ce qui passe du pétrin au four du boulanger et du boulanger à la table du repas. Plus encore – il faut prendre en compte le travail de celui qui sème et moissonne, la terre où pousse le blé, et cela sur notre planète petite et fragile, fruit d’une cosmogénèse (dont nous pouvons retracer les étapes). Oui, un morceau de pain symbolise l’histoire des vivants, voire celle monde entier. Tel est le pain que Jésus reçoit, prend, partage et donne au seuil de sa mort. Reçu comme un don, il ravive la mémoire de ce que Dieu a fait pour le peuple élu quand il reçut de Dieu la Manne, la nourriture qui venait du ciel et il prophétise le monde nouveau espéré.

Tel est aussi le « pain quotidien ». Celui dont nous mangeons chaque jour est plus que ce qui se pèse, se vend et s’achète. Il est sur notre table. Il se donne et il se partage. Cet acte de grande humanité est fondateur de la famille, mais aussi de toute humanité dans l’amitié – sous toutes ses formes et manières. Par ce geste, le pain prend une autre dimension. Il est le signe de la présence. De même que le pain multiplié par Jésus rappelait le salut apporté par Moïse, de même le geste de la Cène avec les disciples a ouvert un monde nouveau : celui de la présence de Jésus à ses proches. Présence donc reconnaissance d’autrui, écoute, partage, confiance et confidence. Le dernier repas de Jésus avec les siens instituait ce que nous célébrons maintenant.

Le pain posé sur « la sainte table » n’est qu’un fragment. Mais pour qui sait voir, si ténu et si dérisoire qu’il puisse paraître, il est le symbole de la vie. Ce symbolisme est rappelé quand nous faisons explicitement mémoire de ce que Jésus a fait, dans le désert pour la foule, dans la communauté de ses disciples pendant leur montée à Jérusalem, mais aussi lors du dernier repas – ce que nous avons célébré le jeudi-saint. Mais encore et sans doute plus : il est mémoire des repas que Jésus a pris avec ses disciples après sa résurrection. D’Emmaüs au bord du lac de Tibériade, ce fut une présence qui se donnait pour être donnée. Dans le fragment sachons voir le tout : rien moins que la vie, la vie des enfants de Dieu que nous sommes et devenons dans la foi. Ainsi le tout de l’histoire de notre salut est dans le fragment qui est déposé sur l’autel pour être partagé.

Attention ! Cette présence n’est pas en notre pouvoir. Si elle est désirée et appelée par nos gestes, ce qui advient n’est pas réduit à ce que nous vivons. Il est un autre acteur, l’acteur principal : l’Esprit du Ressuscité. C’est lui qui, répondant à notre prière, vient sanctifier notre offrande. Ainsi l’histoire dont le pain est la figure n’est pas seulement ce qui a été évoqué ; elle est l’histoire de Dieu avec nous. Le pain nous est donné sous le voile des paroles et des gestes de notre célébration est la présence du Sauveur : Emmanuel, Dieu avec nous.

Solennité du saint Sacrement du Corps et du sang du Seigneur, 19 juin 2022

Jean-Michel Maldamé