Pâques 2022 Vigile et Messe de la Résurrection

Pâques 2022

Vigile pascale

Quand vient l’aurore

Évangile selon saint Luc, chapitre 24 : « Le premier jour de la semaine, à la pointe de l’aurore, les femmes allèrent à la tombe, portant les aromates qu’elles avaient préparés. Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau, mais, étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. Et il advint, comme elles en demeuraient perplexes, que deux hommes se tinrent devant elles, en habit éblouissant. Et tandis que, saisies d’effroi, elles tenaient leur visage incliné vers le sol, ils leur dirent: « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici; mais il est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé, quand il était encore en Galilée: Il faut, disait-il, que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié, et qu’il ressuscite le troisième jour. » Et elles se rappelèrent ses paroles. A leur retour du tombeau, elles rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. C’étaient Marie la Magdaléenne, Jeanne et Marie, mère de Jacques. Les autres femmes qui étaient avec elles le dirent aussi aux apôtres; mais ces propos leur semblèrent du radotage, et ils ne les crurent pas. Pierre cependant partit et courut au tombeau. Mais, se penchant, il ne voit que les linges. Et il s’en alla chez lui, tout surpris de ce qui était arrivé. »

Le premier jour de la semaine, notre dimanche, les femmes qui accompagnaient Jésus depuis le début de son action en Galilée et avaient assisté à la mort de leur maître, vont au tombeau tôt le matin. En historien précis, Luc précise le moment : « la pointe de l’aurore » ou « l’aube profonde », c’est-à-dire la période indécise où le soleil n’est pas encore visible, mais où il ne fait plus vraiment nuit et pourtant pas encore vraiment jour. En donnant cette précision, Luc fait plus que constater que les femmes respectent les règles du sabbat, elles l’interprètent pour l’élargir et ce fait dit la profondeur de l’événement. La précision a une portée symbolique, tant en humanité où les métaphores de la nuit et de la lumière sont présentes dans toute la culture. « Aube profonde ou « pointe de l’aurore », le moment où les femmes vont au tombeau révèle ce qui est dans leur cœur et atteste la force de leur foi. Cela concerne notre cœur et notre foi.

Comme beaucoup, j’ai regardé ces derniers temps les images médiatiques à cause de la guerre qui ravage l’Ukraine et notre vieille Europe. Certes, il est d’autres pays dans le vaste et triste monde qui souffrent de la guerre et la liste des victimes ne cesse de s’allonger, du Moyen Orient à l’Afrique en particulier en Ethiopie. Comme tout cela est loin, ce qui se passe en Europe nous concerne car c’est notre histoire et notre avenir qui sont concernés. Les images nous montrent ce que la cruauté humaine fait de ce peuple, hier victime de la famine et de la guerre et maintenant de l’invasion. L’espace pour l’espoir est de plus en plus étroit. Le récit de l’évangile lu cette nuit pascale est en accord avec cette tonalité de notre cœur, de notre savoir et de notre sensibilité. Pour ma part, je me sens comme ces femmes « à la pointe de l’aurore », à l’heure du cœur qui espère contre toute espérance.

Luc note que les femmes sont perplexes. Puis il note qu’elles sont « saisies de crainte »… Elles vivent l’émotion et le trouble… Cette observation n’est pas un reproche, mais une précision sur ce que signifie être disciple. Ce n’est pas la certitude de l’évidence. Ce n’est pas l’arrogance du savoir absolu. Ce n’est pas la prétention de la maîtrise de soi. C’est le mouvement intérieur de qui se trouve devant plus grand que soi, devant ce qui est plus que vaste que ce que l’on espérait, devant ce qui est plus beau que ce qui est familier… Un pas dans l’infini d’un horizon qui est plus large que celui des vieilles habitudes. Ce n’est pas une sidération qui paralyse, mais l’ouverture d’un chemin.

Comme les femmes au tombeau, entendons cette nuit la parole du Messager : « Pourquoi chercher le Vivant parmi les morts ? » Ne nous tournons pas vers l’arrière ; allons de l’avant ; la route est ouverte devant nous ; d’autres attendent la bonne nouvelle. Ne nous imaginons pas que tout est fini, que tout est achevé, que tout est définitivement réglé. L’histoire continue. La tristesse présente doit nous éveiller pour que nous mettions notre vie au service de la paix, de la fraternité, de la vie. S’il y a encore tant de gens pour nous dire que c’est là radotage. Peu importe. Jésus est ressuscité. Il s’est relevé d’entre les morts.

Si faible, si fragile, si marginalisé, si discret que nous soyons, c’est le moment où pointe le jour. Nous ne cesserons pas de dire que nous sommes et voulons être comme les femmes dans l’aube profonde : témoin de la victoire de Jésus sur la mort et porteur du message.

Messe de la résurrection

La source cachée

Évangile selon saint Jean, chapitre 20 : « Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala vient de bonne heure au tombeau, comme il faisait encore sombre, et elle aperçoit la pierre enlevée du tombeau. » Elle court alors et vint trouver Simon-Pierre, ainsi que l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis. » Pierre sortit donc, ainsi que l’autre disciple, et ils se rendirent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble. L’autre disciple, plus rapide que Pierre, le devança à la course et arriva le premier au tombeau. Se penchant, il aperçoit les linges, gisant à terre ; pourtant il n’entra pas. Alors arrive aussi Simon-Pierre, qui le suivait ; il entra dans le tombeau ; et il voit les linges, gisant à terre, ainsi que le suaire qui avait recouvert sa tête ; non pas avec les linges, mais roulé à part dans un endroit. Alors entra aussi l’autre disciple, arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. En effet, ils ne savaient pas encore que, d’après l’Écriture, il devait ressusciter d’entre les morts. »

« Désormais, ce ne sera plus comme avant ! » Formule lapidaire que l’on entend dans nos familles à l’occasion d’un décès ou lors de la célébration des obsèques d’un ami ou d’une personnalité. La réalité est là : un seuil a été franchi ; c’est définitif et donc bien vrai que désormais ce ne sera plus comme avant. Dans tous les cas, pour les proches du défunt, ses collègues et ses voisins, ce sera une autre manière d’habiter leur manière d’être avec ses objets familiers, sa maison ses lieux de vie, leur histoire commune. Les réactions sont diverses. Il en va de même ce dimanche pour celles et ceux qui sont venus au tombeau de Jésus dès que le repos du sabbat a pris fin.

Les confusions et les divergences entre les disciples de Jésus venus au tombeau de Jésus pour lui rendre hommage sont patentes. Marie passe du « je » au « nous » ; les disciples n’ont pas compris ce que Jésus leur avait dit de lui et enseigné à partir des Écritures : l’un ne voit que l’absence, l’autre y voit l’attestation d’un événement qui inaugure une nouvelle vie. Cette confusion nous rassure, car elle atteste que l’événement qui nous rassemble ce dimanche de Pâques n’advient ni par contrainte, ni par ruse. Ni la contrainte fulgurante des théophanies, ni la celle de la démonstration, ni la pression sociale ou familiale, ni la répétition de ce qui a été transmis… mais ce qui est advenu pour le disciple qui nous représente : la force de la vérité. Quelle vérité ? Rien d’autre que la relation personnelle. Dans la complexité et les contradictions des attitudes, le récit tranche. Il ouvre la voie en faisant l’éloge du disciple de Jésus qui nous représente – lui qui est anonyme dans le récit de l’évangile.

Deux mots le disent : « Il vit et il crut ». Il vit – il a vu ce que les autres ont vu. Mais il crut. Quelle est la source ? La relation qu’il avait avec Jésus. Cette relation touchait son être et pas simplement ses sentiments ou ses idées générales. Plus encore, cette relation touchait sa raison d’être. Non seulement les motifs de son action, mais leur fondement. C’était une source. Il y avait un lien de transparence et de confiance. Donc une présence au-delà des gestes, des mots, des actions, des projets, des réalisations… Quelque chose qui le touchait dans ce que sa personne avait de plus profond. Ce qui ne se met pas immédiatement en formules, en concepts, en termes de morale ou de situation sociale. Ce qui se voit bien « avec le cœur » disent les enfants et les poètes. Ce qui se voit dans la lumière de la foi disent les mystiques et les philosophes.

Nous le disons par le mot très simple : la foi. Ce terme désigne une lumière fondée sur la confiance ou encore une certitude fondée sur la présence dans l’amour. Une présence et une ardeur dont la course du matin dit l’audace et la réalité.

Tel ce disciple, « celui que Jésus aimait », telle est notre situation. Tel le mouvement de ce disciple pour aller honorer Jésus, telle est notre vie. C’est sur la parole d’un autre que le disciple s’est mis en route au point du jour. C’est dans le respect du lieu qu’il se tenait pour voir ce qu’il avait vu trois jours avant en accompagnant Jésus à son tombeau, lui qui fut présent à l’heure de l’épreuve quand les autres s’étaient enfuis pour ne pas être arrêtés et mis à mort. Tels nous sommes, petit troupeau dans le vaste monde. Tels nous sommes dans la pureté de notre vie et la fidélité à notre tâche. Tels nous sommes, petit troupeau dans la lumière du jour où nous gardons vive et pure notre foi. C’est une confiance qui repose sur une présence.

Dominicaines des Tourelles, 16-17 avril 2022 Jean-Michel Maldamé